Reproduction des six " réflexions annexes " de l’ouvrage de Sacha SHER, Le Kampuchéa des " Khmers rouges " : Essai de compréhension d’une tentative de révolution, L’Harmattan, mars 2004 (pp.301-338), sans les notes de bas de page – respect de l’éditeur oblige.
I. Comment aborder les témoignages pour entretenir la mémoire sur le régime " khmer rouge " ? [pp.301-309]
Peu de chercheurs, en France, ont voulu examiner profondément les conditions de vie des habitants du Kampuchéa pendant la révolution ou la tentative de révolution cambodgienne de 1975-1978, tant ce sujet est propice à l’exacerbation des passions. Tout porte à croire que les a priori politiques ont joué, et que lorsqu’on a des liens privilégiés avec la communauté cambodgienne, notamment celle de l’exil, on ne se risque pas à un travail de critique historique poussé qui risquerait d’être mal vu. François Ponchaud, qui avait été le premier à mener une enquête et se voyait parfois reproché d’être partisan des " Khmers rouges " par des réfugiés à qui il posait trop de questions , n’a pas poursuivi après 1979. Parmi les travaux de Cambodgiens de France, nous ne connaissons qu’une étude d’Ang Choulean, de 1984, " le régime khmer rouge ", qui, pour intéressante qu’elle est, n’en est pas moins imprécise quant aux sources et fortement teintée par l’historiographie tendancieuse de la République Populaire du Kampuchéa . Depuis, en dehors de l’ouvrage de Marie-Alexandrine Martin, Le mal cambodgien, (1989), on se contente de donner la parole aux rescapés sans faire l’effort nécessaire de trier les sources avec méthode, réserve, distance et objectivité.
Or, l’historien, confronté à une masse de sources dont la valeur est inégale, doit déterminer dans quelles conditions ont été élaborés les documents, et de quelle manière ont été recueillis les témoignages. Un témoin peut se tromper, manquer de sens autocritique ou mentir. La recherche historique requiert donc une certaine défiance, un doute méthodique que nous appliquerons ici à une première réflexion sur les témoignages diffusés dans les lieux publics en France.
Commençons par ce qu’ont produit les journalistes. L’historien du " Kampuchéa Démocratique " (K.D.) prendra les plus grandes précautions avant d’utiliser l’ouvrage de John Barron et Anthony Paul largement diffusé bien que rapidement écrit, Un peuple assassiné. Ces deux américains furent introduits dans quatre camps de réfugiés par un représentant du ministère thaïlandais de l’Intérieur, à une époque où la Thaïlande avait intérêt à noircir l’image de son voisin communiste. Les journalistes écrivaient qu’" à chaque fois " ils s’étaient adressés au chef du camp pour dresser une liste des réfugiés qui leur " paraissaient particulièrement prometteurs sur le plan des renseignements " . On imagine donc le genre d’histoires qu’ils ont voulu retenir ou croire…
Dans la presse française, on privilégiera les articles des années soixante-dix réalisés avec un certain nombre de précautions par Patrice de Beer ou Roland-Pierre Paringaux pour le journal Le Monde, plutôt que des articles ultérieurs qui procèdent par clichés et par généralisation à partir d’anecdotes, faute de vue d’ensemble et de sens critique.
Il est significatif de constater que la presse à grand tirage ignora totalement les études méthodiques de Marie-Alexandrine Martin parues dans Etudes rurales de 1981 à 1986. Son livre Le mal cambodgien est autrement plus riche en informations que celui du père Ponchaud. On ne connaît généralement pas non plus les témoignages réunis dans ASEMI, vol. XIII, 1982, Cambodge I, pp.183-210 (APSARA, " Les enfants du Kampuchéa Démocratique ", LY Den, " La médecine des cadres Khmers rouges ", LENG Vuoch Eng, " Les soins dispensés à la population sous les Khmers rouges ").
On doit à Michael Vickery l’ouvrage d’ensemble sur les conditions de vie pendant la révolution ou la tentative de révolution au Kampuchéa, qui, le premier, a réuni les conditions attendues d’un travail scientifique : Cambodia 1975-1982 (Boston, South End Press, 1984, réédition 1999 chez Silkworm Books, Chiang Mai). Même si l’on peut diverger sur son analyse de la nature du régime – une révolte paysanne sans véritable caractère communiste –, on ne peut que constater qu’il fut le premier à publier les résultats d’une enquête assez longue, menée d’avril à septembre 1980, auprès de réfugiés venus de plusieurs régions (ce qui le distingue du père Ponchaud avec son livre de 1976), sans traducteur ni intermédiaire des autorités thaïlandaises. Connaisseur du Cambodge depuis le début des années soixante, Vickery prenait soin d’exposer en détail la façon dont il avait approché ces réfugiés, d’anciennes connaissances parfois, alors qu’il travaillait pour un programme d’éducation de l’International Rescue Committee, dans les camps de Khao I Dang et de Sakeo, tenus par les militaires thaïlandais. Les informations recueillies contrastaient avec celles d’autres journalistes ou auteurs de livres, si bien qu’il lui était impossible de reconstituer une vision en bloc de la réalité. Ben Kiernan, qui a publié nombre de témoignages dans Le génocide au Cambodge, a remarqué que Michael Vickery n’avait pas interrogé un seul paysan. Vickery indiquait lui-même qu’étant donné les circonstances dans lesquelles il mena son enquête (dans les camps de Thaïlande, après que les partisans les plus fidèles du K.D. aient quitté le camp de Sakeo, en juin 1980), l’échantillon de réfugiés interrogés était aussi peu représentatif socialement que d’autres. Il y figurait avant tout des membres de la classe moyenne urbaine. La différence avec les autres enquêtes tenait, écrivait-il, dans sa façon de réaliser ses entretiens.
L’idéal serait de disposer de témoignages recueillis par plusieurs chercheurs spécialistes du Cambodge. C’est chose rare : on a celui de Peang Sophi, un ouvrier de Battambang parti en janvier 1976, qui fut écouté par David Chandler, Ben Kiernan et Muy Hong Lim (cf. The Early Phases of Liberation in Northwestern Cambodia : Conversations with Peang Sophi, Working Papers, n°10, Monash University, Melbourne, 1976, 11 p., rééd. Clayton Victoria, 1996). Des témoignages assez précis ont aussi été recueillis par Ben Kiernan et Chanthou Boua, qui l’aidait dans les traductions, dans Peasants and Politics in Kampuchea, 1942-1981, W.E. Sharpe, NY, 1982, pp.318-362. Un témoignage nous a particulièrement frappé par sa précision, celui, recueilli en 1986 par l’ethnologue Ida Simon-Barouh, de Yi Tan Kim Pho, sage-femme de vingt-quatre ans déplacée au Nord-Ouest dans le secteur 4, à Kabal Say, puis au Sud de Battambang, à Anlong Trach près de Pursat dans les Phnom Kravang. Pho distingue généralement ce qu’elle a vu de ce qu’elle a entendu, même si elle ne nous apprend pas grand chose sur les questions idéologiques (Le Cambodge des Khmers rouges, chronique de la vie quotidienne, l’Harmattan, 1990).
On en vient d’ailleurs à considérer, en faisant œuvre d’histoire, qu’ " il n’y a pas de bon témoin ", comme l’affirmait l’historien de l’époque médiévale Marc Bloch. Selon lui, la question délicate à se poser était : " sur quels points un témoin sincère et qui pense dire vrai mérite-t-il d’être cru ? " .
Même si un témoin a assisté à un événement, il n’aura pas noté ses impressions sur le vif d’une manière méthodique. Il comblera ses lacunes par des détails venus d’ailleurs. De plus, chaque témoin traîne derrière lui un passé, des a priori, des buts, des sentiments d’appartenance à un groupe, de la vanité parfois, ou des complexes de supériorité vis-à-vis d’autres personnes. Il n’est jamais complètement neutre. La perception de la réalité ou la façon d’en rendre compte variera beaucoup d’un témoignage à un autre et selon les circonstances dans lesquelles il aura été recueilli.
Avant d’étudier le passé, il est instructif d’observer le présent. Un homme et une femme qui entament une procédure de divorce donneront deux versions presque opposées de leurs différends. De même pour deux collègues d’entreprise en froid à qui l’on a demandé de parler de leurs problèmes mutuels à un médiateur. C’est en matière de justice pénale que l’historien relèvera les quelques précautions élémentaires dont il devra se munir pour approcher la vérité. On gagne beaucoup à assister à un procès de cour d’assises, où les témoins sont amenés à la barre pour que les différentes versions soient confrontées. Presque toujours, les témoins présentent un récit qui les arrange, ne serait-ce que sur des points de détail. Ils n’ont pas de regard extérieur par rapport à ce qu’ils disent, et sont parfois déroutés lorsqu’on leur présente des éléments matériels qui vont à l’encontre de leur vision. L’historien, comme le juge, devra donc considérer toute affirmation comme une supposition méritant d’être vérifiée, sans se laisser convaincre par " l’accent de vérité " d’un récit, car un bon orateur qui ment peut sembler plus sincère qu’une personne hésitante qui dit vrai. Des personnes dont la perception était voilée par des drogues au moment des faits reprochés pourront paraître pleines d’aplomb et clairvoyantes devant les juges. Une chance pour ces derniers est que les témoins ont d’abord laissé une déposition auprès de la police. On leur demande alors les raisons pour lesquelles leurs déclarations ont varié depuis le procès-verbal établi par les fonctionnaires de police.
A force de raconter leur histoire, les personnes ont en effet tendance à en modifier des traits. C’est ce que Patrice de Beer (Le Monde, 8 novembre 1975) et le père Ponchaud avaient constaté : les réfugiés cambodgiens qui demeuraient dans les camps de réfugiés cédaient, au fil du temps, à la tendance à modifier leur récit. Quelle version doit-on alors privilégier ? La moins sensationnelle peut-être ? Pas forcément car des réfugiés interrogés dans des camps au milieu de membres du P.C.K. (Sakeo) ont pu craindre des représailles. Toutefois, les réfugiés qui confiaient plusieurs fois leurs problèmes à des Occidentaux venus faire un travail humanitaire pouvaient en rajouter pour mieux obtenir de l’aide. Même des années plus tard, des personnes prétendront avoir été incarcérées elles-mêmes ou avoir des proches incarcérés à Tuol Sleng (S-21), alors qu’il semble assez probable à Henri Locard qui a discuté avec quelques détenus officiellement rescapés, que ces derniers n’ont en réalité fait partie que du personnel technique, et ont été utilisés par les Vietnamiens pour servir leur propagande, par exemple pour alimenter l’idée d’un culte de la personnalité rendu à Pol Pot peu avant leur arrivée . Autre point à souligner : au cours d’un procès, on demande aux témoins quelles sont leurs relations avec l’accusé ou la victime, et s’ils parleront sans crainte. Les témoins qui font partie de la famille de l’accusé ou de la victime, ceux qui sont au service de l’accusé ou qui se sont constitués partie civile, ne sont pas tenus de prêter serment de dire la vérité. Comme ils parlent de leurs proches et devant leurs proches, ils ne sont pas complètement libres de tenir leurs propos. Le juge sait qu’ils ne pourront " dire toute la vérité rien que la vérité " et un spécialiste de critique testimoniale comme François Gorphe avait même recommandé en 1927 de supprimer ce serment pour tous les témoins.
Il apparaîtra maintenant aux yeux de tous que la majorité des journalistes ne s’embarrassent pas de telles subtilités. Ils interrogent les réfugiés au milieu d’autres personnes sans penser ou indiquer que le récit recueilli sera de la sorte écrasé par la présence du groupe. Il se pourra même que des journalistes interrogent à tour de rôle les membres d’un groupe, alors que la procédure judiciaire élémentaire requiert d’entendre chaque témoin séparément avant de confronter leurs paroles. A notre connaissance, seul le journaliste Patrice de Beer a eu l’honnêteté de rapporter qu’il avait interrogé des Cambodgiens au milieu d’une vingtaine de personnes (Le Monde du 18 septembre 1976). En 1975-1976, si l’on en croit un informateur anonyme, le père Bernard Venet, qui envoyait des récits au père Ponchaud depuis la Thaïlande, aurait interrogé " ses réfugiés en présence de dizaines d’autres réfugiés qui ont naturellement tendance à s’imprégner des histoires racontées devant eux, et à la [sic] ressortir quelque peu "enjolivées " comme étant de leur cru " . Nous avons écrit un court message électronique au père Ponchaud à ce sujet, mais il n’a pas daigné nous répondre sur ce point (voir fin du document 10). Henri Locard, au cours de ses investigations de la première moitié des années quatre-vingt dix, n’a, en compagnie de son interprète, que rarement interrogé les témoins en privé, du fait notamment qu’ " il n’existe pas, à l’heure actuelle dans la campagne cambodgienne, un sens de la vie privé comme en Occident " . Ce qui laisse fortement suggérer qu’il en a été de même pour d’autres enquêteurs.
Un autre fait intéressant en matière de pratique judiciaire est le reproche qui est formulé à l’encontre des témoignages de jeunes personnes. Celles-ci sont trop impressionnables. Des psychologues ont constaté que les enfants, plus que les adultes, donnent des réponses différentes en fonction de la façon dont la question leur est posée. On peut leur suggérer plus facilement des réponses parce qu’ils ont peur ou parce que leur volonté n’est pas suffisamment affirmée. Ainsi des enfants ont-ils été amenés à accuser quelqu’un sous l’influence de leur mère qui en voulait à cette personne, et un professeur est-il parvenu, en jouant de son autorité, à faire progressivement confirmer et décrire par des élèves qu’il avait eu une altercation avec un homme dans la cour de récréation, alors même qu’aucun homme ne s’était trouvé dans la cour. Selon les psychologues, c’est vers l’âge de douze-quinze ans que le jugement humain devient plus sûr. On ne saurait donc dire, selon la formule aimablement provocatrice, que " la vérité sort de la bouche des enfants ", même s’il semble qu’à partir de quinze ans, un garçon puise faire preuve d’un bon sens de l’observation. Et encore cela varie-t-il en fonction du niveau d’éducation, de la psychologie, ou des conditions de vie de chaque individu . Le témoignage enfantin pose donc de nombreux problèmes. Or on ne peut que constater que sur le Kampuchéa, nombre d’éditeurs les proposent, presque toujours co-écrits plus de cinq ou vingt ans après les événements, avec l’aide de leur mère ou d’un professionnel de la plume. On compile les témoignages d’enfants comme l’effectue Dith Pran. La logique de tout cela est évidemment financière. La dernière publication en date, traduite de l’américain et publiée au Seuil en 2002, est celle d’une citadine âgée de cinq ans en 1975, Ung Loung, actuellement membre active de l’O.N.G. Campaign for a Free-Mine World, et qui remercie plusieurs personnes dans sa préface pour l’avoir aidé dans la relecture et la rédaction de son récit. Après un rapide coup d’œil, son histoire paraît en fait assez plate malgré son titre à l’accroche morbide : " D’abord ils ont tué mon père ". Cinq ans en 1975. A cinq ans, la conscience de la réalité est une chose plutôt ténue (Pour notre part, à cinq ans, nous adorions raconter en longueur nos rêves – nous avons des enregistrements audio. A trois ans, notre petit frère affirmait voir en plein jour des vampires avec " des dents, des dents "). Avant même de commencer nos recherches, nous avions lu un témoignage éprouvant, Les Pierres crieront de Molyda Szymusziak. Cette enfant, âgée de douze ans en 1975, a été adoptée par une famille française. Passant à la télévision vers le milieu des années quatre-vingt pour promouvoir son livre, elle était encore presque incapable de parler français . Si " son " témoignage comporte des éléments notables sur sa famille, on peut y remarquer beaucoup de sang, chose plutôt rare dans les témoignages d’adultes, les services de sécurité révolutionnaires sachant généralement être discrets. Signalons tout de même que des témoignages d’enfants ont été rigoureusement recueillis de bonne heure par Ben Kiernan et Chanthou Boua en 1979 (cf. Peasants and Politics in Kampuchea). Ils s’attardent en général sur les conditions de travail et leur séparation du reste de la famille.
Les récits d’adultes cultivés sont autrement plus précis, intéressants politiquement, et humainement instructifs. Mais ils peuvent être amputés pour accroître les ventes (le cas d’Au-delà du ciel de Laurence Picq) et ceux qui reconstituent le mieux la palette des comportements humains dans ces périodes où la pression psychologique était constante, parviennent difficilement à être publiés. Nous avons lu dernièrement un manuscrit de Ong Thong Hoeung, Illusions perdues, écrit au début des années quatre-vingts à l’aide d’un petit carnet de notes conservé dans le balluchon de sa femme (qui n’a été publié qu’en 2003 chez Buchet Chastel sous le titre J’ai cru aux Khmers rouges : retour sur une illusion). Cet intellectuel rééduqué de 1976 à 1978 dans plusieurs centres, usines et coopératives, retrace, dans un exercice rare de franchise, l’autocensure, les comportements opportunistes, le caractère plus ou moins dur des cadres, selon qu’ils avaient été habitués depuis longtemps à travailler avec des citadins ou pas, la nécessité, pour les chefs de groupes intellectuels, de jouer simplement leur rôle, sans oublier les cuisiniers qui trichaient et détournaient de la nourriture.
Le problème des témoignages est aussi le manque de renseignements qu’ils fournissent sur le contexte historique local. Prenons celui de Pin Yathay. Le district dans lequel il fut déplacé constitue, avec le recul, un microcosme que son histoire particulière rend peu représentatif du reste du Cambodge. La bourgade de Leach, au Sud-Ouest de Pursat, au pied de la montagne et à bonne distance des lacs, se trouvait dans une zone réputée pour être infestée par le paludisme. Dans les années quarante, l’Ouest de Pursat, jusqu’à Païlin en passant par Samlaut, Kranhung et Veal Veng, était fortement marqué par la présence de minorités Sâmrê ou Peâr restées esclaves du Royaume au moins jusqu’en 1898. Cette année-là, des Peârs de Kranhung s’étaient soulevés contre le tribut demandé par l’autorité siamoise. Dans les années soixante, les habitants de l’Ouest de Pursat étaient décrits comme des sauvages obligés par le manque d’opportunités de se livrer au travail infernal de mineur. Et en 1967, Kranhung était l’un des premiers foyers de rébellion communiste. Les villageois de cette zone pionnière avaient été exaspérés par la présence des nouveaux venus des villes . Bref, il y a manifestement dans cette région un contexte plus propice à la violence qu’ailleurs. Michael Vickery indiquait d’ailleurs que d’après ses entretiens, ce district avait probablement été l’un des pires sinon le pire de tout le K.D.
Soulignons, à propos de la question de la représentativité, que les premiers témoignages disponibles en Occident ainsi que l’immense majorité des témoignages publiés portent sur la région Nord-Ouest, une zone où la contestation contre la révolution s’était concentrée, où le nouveau régime enregistrait plus d’opposition en termes de classe, et où les demandes en rendement agricole étaient plus élevées qu’ailleurs. La quasi totalité des témoignages recueillis en 1976 par le père Ponchaud émanent de cette région. Les années suivantes, les témoignages de réfugiés offraient plus de diversité (lire Le Monde, 18-19 avril 1976, 7 et 8 septembre 1977, 22 décembre 1978, ou les extraits de communications de gouvernements occidentaux à l’ONU, datés en général de juillet 1978, et rassemblés par la Commission des droits de l’homme au début de 1979, E/CN.4/Sub.2/414/Add.1 à 10, ou l’on s’aperçoit que les conditions de vie au Nord étaient meilleures).
Cela étant dit, dans le seul Nord-Ouest, la situation ne manquait pas de varier d’un secteur à un autre. Ceci apparaît à la lecture de l’ouvrage Michael Vickery, des rapports du Comité du Parti du Nord-Ouest, ainsi que des témoignages. On sait par Kèn Khun (De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne, Cambodge, 1975-1979, l’Harmattan, 1994, ouvrage à la rédaction duquel Bernard Hamel a fourni son aide), professeur et ancien membre de l’Institut National de Khmérisation sous la République, qu’il existait un secteur exceptionnellement supportable au Sud de Battambang, à Vat Kor, sur lequel l’auteur, alors cuisinier pour sa section, s’étend d’ailleurs peu par rapport au reste de son expérience sous le K.D. Ailleurs, au Sud ou au Nord-Ouest du Cambodge, les soldats et les cadres n’avaient pas commis d’atrocités. La fin de l’ouvrage laisse la place à des témoignages indirects à la valeur très inégale et souligne surtout les conséquences de la séparation des familles, alors que l’expérience précise de Khun montre qu’avant les déplacements, des familles séparées entre divers groupes de travail étaient regroupées, et que les " Khmers rouges " se montraient patients en attendant le retour d’un proche en retard avant de procéder au départ. Citons encore le témoignage d’un médecin rapporté par Anne Guillou. L’impression de Hin Kun Thuon était que c’était la " loterie ". Alors qu’il était parvenu à deux kilomètres au Nord de Pursat, à Po Veal, où les cadres " connaissaient la ville " et où le paludisme ne faisait pas de ravages, ceux qui avaient choisi Leach – où l’on sait que se trouvait Pin Yathay – ceux-là étaient, selon lui, " tous morts " . Les survivants ne sont d’ailleurs pas rares à dire que là où ils étaient, la situation n’était pas aussi grave qu’ailleurs. Certaines zones étaient plus fertiles, plus poissonneuses et mieux approvisionnées que d’autres. Au-delà de l’image véhiculée d’une société de caste entre le " peuple nouveau " et le " peuple ancien ", on peut lire qu’au bout d’un moment, certaines coopératives donnaient les mêmes rations à tout le monde, conformément à la ligne du Parti, et que les " anciens " n’eurent plus le droit de cultiver leur jardin potager (cf. Le génocide au Cambodge de Ben Kiernan, qui n’a pas de raisons de biaiser ses sources sur ce point comme il a l’occasion de le faire ailleurs ). Pin Yathay écrit lui-même qu’" officiellement les anciens non plus n’avaient pas le droit de détenir du riz " (L’utopie meurtrière, p.299). Interrogé à la radio France Inter le 26 mars 1980, il répondait rapidement que les membres du peuple " ancien " étaient " un peu favorisés par les Khmers rouges ".
Si l’on creuse, on s’aperçoit que les témoignages comportent en leur sein des nuances qui contrastent avec le tableau d’ensemble qu’ils espèrent transmettre. Et c’est pourquoi l’on devrait s’efforcer de lire chaque ouvrage en entier et d’en faire un index matière afin de se construire une vision à la fois globale et détaillée. Par exemple, les témoignages écrits laissent apparaître que les cadres étaient plus ou moins durs ou plus ou moins conciliants selon les lieux voire les périodes. Les plus conciliants étaient apparemment souvent d’anciens bonzes. Les cadres qui avaient remplacé d’autres cadres au moment des purges étaient plus disciplinés, moins corrompus et amélioraient les rations pendant une courte période. Et l’on peut relever d’étonnantes variations sur la surmortalité générale : à la fin de L’odyssée cambodgienne, Haing Ngor, qui fut déplacé au Nord-Ouest, raconte qu’en 1979, plusieurs réfugiés venant par vagues de l’Est, du Sud et même de la région de Battambang, étaient mieux nourris et mieux habillés que ceux de son secteur, Phnom Tippeday. La famille de son ancien chauffeur " comptait un nombre enviable de survivants " . Autre exemple : l’association Espace-Cambodge, animée par François Ponchaud, vend le témoignage succinct de Nœum Yok Tan Anne et Chheum Somchay Pierre, intitulé Cambodge, veilleur où en est la nuit ? Ce couple de chrétiens avait été déplacé près de Chrey, aux environs de Battambang, dans le Nord-Ouest. Et si l’histoire tourne autour de la perte, pour une femme, de son mari et de dix de ses douze enfants, on apprend que les douze enfants de sa sœur (déplacés loin de là ?) étaient, eux, tous restés en vie. Au sujet des chrétiens, signalons que le père Ponchaud revient aujourd’hui sur l’affirmation qu’ils étaient accusés d’appartenir à la CIA. Il considère aujourd’hui qu’ils furent traités de manière identique aux autres citadins. Si des célibataires furent déplacés et dispersés au Nord-Ouest, comme d’autres citadins, ce ne fut pas le cas de villages connus pour être occupés par des chrétiens.
On en arrive donc à penser qu’établir un modèle moyen ou statistique de la vie sous les communistes cambodgiens, qui servirait de mémoire " prête-à-être-rapportée " ou exploitée politiquement, achopperait sur le caractère contrasté de la réalité. Pour retracer les conditions de vie d’une seule coopérative, la confrontation de plusieurs mémoires serait nécessaire. En revanche, il est possible de dégager quelques grands traits du régime communiste : premièrement, un Etat policier qui extermina délibérément et d’emblée les officiers et les hauts fonctionnaires de l’ancien régime (et on trouve la trace de tels ordres dans les confessions de cadres du Parti), et qui emprisonna ou élimina les personnes qui lui posaient problème ou qu’il suspectait d’opposition ; deuxièmement, un Etat mobilisateur qui faisait travailler d’une dizaine à une quinzaine d’heures par jour l’ensemble de l’année, parfois la nuit, avec, tous les dix jours, une journée dite de " repos " consacrée à un travail différent ou à l’instruction politique ; troisièmement, un Etat collectivisateur qui voulut renverser les mentalités individualistes grâce aux réunions de critique/autocritique et grâce aussi à l’abolition de la propriété privée et de la vie privée jusqu’à ne plus autoriser les gens à se débrouiller seuls ou en famille pour se nourrir ; et quatrièmement – sans être exhaustif – un Etat planificateur qui réquisitionnait une grande partie du riz produit – une fourchette de " 30 à 50 % " selon les instructions de Son Sen – à tel point qu’il n’en restait plus suffisamment pour tous quelques semaines ou quelques mois après la récolte.
II. Les premiers témoignages [pp.309-319]
Pendant plusieurs années, la seule source sur le K.D. fut ce que la presse rapportait des dires des réfugiés, le pays étant hermétiquement fermé pendant près de trois ans. La plupart des récits étaient accablants, en net contraste avec les récits des réfugiés Vietnamiens et Laotiens. Aussi, comme l’ont fait remarquer des historiens, pour une grande partie de l’Occident, ce pays lointain devint tout entier une immense " chambre d’horreurs ", une sorte de " Disneyland à l’envers " . Pourtant, les Cambodgiens sont souvent les premiers à admettre que la situation locale variait beaucoup d’une région ou d’un secteur à un autre et que tout n’était pas horrible. Des raisons multiples expliquent ce décalage de vision.
Conditions de diffusion de la parole des réfugiés
Il convient d’abord de rappeler ce qu’avaient traversé les réfugiés avant de pouvoir parler. Alors que la moitié des réfugiés vietnamiens s’étaient retrouvés en Chine, la plupart des Cambodgiens avaient peuplé dans les camps de Thaïlande — de 20 000 à 56 000 avant 1979, selon les évaluations, dont les deux-tiers ou les trois-quarts dans les camps contrôlés par le ministère de l’Intérieur thaïlandais , qui en avait construit une quinzaine en 1975 et 1976. En 1979, près de 215 000 réfugiés et déplacés d’Indochine, avaient été placés sous l’égide du H.C.R. Après le départ des premiers réfugiés et l’arrivée d’une masse de réfugiés contrôlés par le K.D. en automne 1979, 119 000 Cambodgiens étaient rassemblés sous l’égide du Haut Commissariat aux Réfugiés (H.C.R.), tandis que d’autres, cantonnés à la zone frontière dans les nouveaux camps, étaient aidés par le F.I.S.E. et le C.I.C.R.. Quant aux réfugiés au Vietnam, ils avaient été renvoyés au Kampuchéa Démocratique, à la différence des réfugiés Vietnamiens expulsés du Cambodge au début du régime . La plupart des premiers récits proviennent donc de Thaïlande. Et là, presque tous les réfugiés avaient d’abord passé plusieurs jours en prison pour être interrogés (dix à quinze jours selon Patrice de Beer dans Le Monde du 18 septembre 1976), voire plusieurs semaines ou plusieurs mois . Certains officiers arrivaient " blessés et à moitié fous ", ou tel réfugié " ne répondait que par monosyllabe " et semblait avoir " échappé d’un asile d’aliénés " . Tous étaient en butte à la misère, aux maladies, aux abus de certains militaires et chefs de camps, et ceux des réfugiés de guerre qui étaient arrivés après juin 1979 étaient hantés par des rumeurs d’incursion armées, de plans de rapatriement en masse, ou angoissés par les refoulements au Cambodge, les départs groupés vers une destination inconnue, ou les difficultés à demander l’asile politique à un pays tiers, car ces personnes n’étaient plus considérées par les autorités comme des " réfugiés ", mais comme des illégaux, des " hébergés " , ou bien des " personnes déplacées ", des " émigrants " ou " immigrants " " illégaux " censés retourner au Cambodge. Les réfugiés et les émigrants illégaux situés nettement en territoire thaïlandais bénéficiaient de l’aide du H.C.R. et recevaient la visite de " field officers " venus régulièrement recueillir leur candidature au départ . En 1979, près de 300 000 personnes s’amassèrent le long de la frontière thaïlandaise pour fuir les zones de combat. Sur une population évaluée à près de 560 000 déplacés fin 1979, seuls 164 000 purent trouver asile en Thaïlande dans des " holding centers " provisoires contrôlés par l’armée thaïlandaise, le camp de Khao I Dang semblant être le moins touché par l’insécurité. Le 31 mai 1980, sur ces 164 375 personnes, seules 1 024 purent partir vers une terre d’accueil, celles gravement malades, celles qui rejoignaient leur famille ou celles qui bénéficiaient d’un " piston venant de très haut " . Au vu de ces diverses conditions, s’attirer l’amitié d’un étranger permettait aux réfugiés d’améliorer leur quotidien ou d’accélérer leur sortie. Un journaliste ouest-allemand a indiqué que " pour quelques dollars, ils vous racontaient n’importe quoi " . Les récits d’horreurs sur la " barbarie khmère rouge " furent alors repris, non seulement par la presse occidentale, mais par les Vietnamiens, alors que l’intérieur du Cambodge restait fermé, et pour longtemps encore, à la plupart des étrangers.
En général, les camps thaïlandais n’étaient accessibles qu’à des journalistes étroitement accompagnés par les autorités du camp, et flanqués d’interprètes sélectionnés par des militaires ou des entités politiques cambodgiennes anti-révolutionnaires. Il arrivait même que le chef du camp serve personnellement d’interprète. Le pouvoir thaïlandais avait intérêt à filtrer l’entrée dans les camps et à sélectionner les témoins pour donner des communistes voisins une image sombre et empêcher, au milieu d’autres moyens plus musclés, la montée des communistes thaïlandais à l’approche des élections législatives du 4 avril 1976. C’est ainsi par l’intermédiaire de l’ambassade américaine que John Barron et Antony Paul, qui connaissaient des gens de l’armée et de la police thaïlandaise, purent avoir accès aux camps (selon Steve Heder). Leur interprète venait également de Bangkok (selon William Shawcross) . Un chercheur comme Steve Heder se vit refuser l’entrée en Thaïlande en 1978 par le Conseil National de la Recherche alors qu’il devait mener, grâce au soutien financier du Sciences Social Research Council, des recherches sur le Cambodge de l’après-guerre. Privé d’aide, il alla malgré tout à la frontière en 1979 en évitant les points de contrôle de la soldatesque thaïlandaise et en se cachant à la limite du territoire cambodgien. Lorsqu’une masse importante de réfugiés déferla, il se cacha dans les camps, protégé des soldats par des amis, puis finit par passer inaperçu parmi les humanitaires .
Les journalistes réceptionnés en Thaïlande n’avaient bien souvent aucune connaissance du Cambodge, et la qualité de leur compte-rendu pouvait être altéré par leur crédulité, leur manque de conscience professionnelle ou leur parti pris. Quelques-uns se distinguaient nettement du lot : Roland-Pierre Paringaux, déjà correspondant de l’A.F.P. au Cambodge pendant la guerre, mena une longue enquête en Thaïlande avant d’écrire une série intitulée " Cambodge : la dynamique de la Terreur ", publiée en plusieurs volets dans Le Monde à partir du 22 décembre 1978. Par contraste, le travail d’Anthony Paul et de John Barron était dépourvu de la moindre précaution. Pendant deux mois, Barron et Paul furent introduits dans quatre camps par un représentant du ministre thaïlandais de l’Intérieur. " A chaque fois ", ils s’adressèrent au chef de camp, pour dresser une liste de réfugiés qui leur " paraissaient particulièrement prometteurs sur le plan des renseignements " … C’était la procédure habituelle. Michael Vickery avait confié à Noam Chomsky que les directeurs de camps avaient pour habitude de choisir les réfugiés qui raconteraient des histoires d’horreurs aux diplomates et aux journalistes occidentaux. Patrice de Beer mentionnait lui-même avoir parlé avec des réfugiés choisis par le chef khmer du camp parmi les derniers arrivés. Les conversations avaient lieu au milieu d’autres réfugiés et le chef – un ancien instituteur employé sous les révolutionnaires à déchiffrer les modes d’emploi des médicaments dans un dispensaire – écoutait " en retrait " (Le Monde 18 et 28 septembre 1976) . Le travail des deux Américains était également malhonnête dans la présentation des articles cités – et à l’occasion mal datés –, obscur dans la façon dont le nombre de victimes était estimé, et silencieux sur tout un contexte historique : l’effondrement économique général, les prévisions de famines et d’épidémies, enfin les destructions massives, criminelles, et lourdes de conséquences sur la ligne du P.C.K., causées par les bombardements des B 52, réduits en la circonstance à une " incursion limitée " contre les sanctuaires vietnamiens… Ne touche-t-on pas aux frontières du négationnisme ?
Le Père François Ponchaud et Michael Vickery faisaient, eux, partie du personnel des organisations humanitaires. Ponchaud dit s’être mis à écrire son livre par hasard, poussé malgré lui par Michel Legris du Monde qui le mit en contact avec les éditions Julliard. Il aurait travaillé sans se montrer aux autorités dans le cadre de son " travail humanitaire dans les camps ". Ponchaud, exégète biblique de formation, écrivait à Noam Chomsky dans une lettre du 17 août 1977 qu’il avait pris un certain nombre de précautions. Il n’apportait jamais d’aide avec lui. " D’office, se justifiait-il, je me méfie des gens qui parlent français, des officiers, des gens de l’administration : trop liés avec l’ancien régime, ils peuvent plus facilement abuser. Je me méfie des gens qui viennent spontanément me confier quelque chose, des gens qui ont des révélations à faire, des gens qui en savent trop (…) Je suis fils de paysan, ayant cultivé la terre jusqu’à 25 ans, et je me méfie du sensationnel et des beaux parleurs des villes ". Il préféra ne pas retenir un certain nombre de déclarations fracassantes, et certains réfugiés croyaient même qu’il était partisan des " Khmers rouges " parce qu’il posait trop de questions. Une fois, il réussit à démasquer au bout de deux heures un certain " Chung Bor " qui prétendait être un cadre ayant pris part à l’exécution de cinq mille personnes (le " Chong Bo " qui s’était exprimé lors d’une conférence de presse organisée le 21 avril 1976 par un chef de gouvernement khmer pour la libération, le colonel Souvatthana, et dont les propos avaient été reproduits dans le Figaro du 22 avril et Le Monde du 23 avril et le " Chong Bol " que le gouvernement du Royaume-Uni mentionnait encore sans citer de source écrite en juillet 1978 dans un rapport envoyé à l’O.N.U.).. Comme Ponchaud l’avait écrit à Torben Retbøll le 9 juin 1978, il avait encore " dénoncé l’imposture de Kéo Souvatthana (et par ricochet Chung Bo) (…) parce que ces gens volaient les réfugiés, en ramassant de l’argent pour une résistance illusoire ". Ponchaud l’avait fait dans Le Monde du 18 septembre 1976, qualifiant notamment Chung Bôr d’imposteur. Il est dommage qu’il ne fût point question de ces imposteurs dans son livre. Etait-ce pour anesthésier l’esprit critique des lecteurs face aux nombreux témoignages sélectionnés, probablement trop rapidement, puisqu’il n’était pas indiqué comment le tri avait été effectué ? Il est fort possible que Ponchaud n’ait pas eu alors conscience que la principale qualité du témoin était sa capacité à faire preuve d’autocritique . Néanmoins, le lecteur attentif pouvait apprendre dans l’avant-dernier chapitre que les réfugiés vivaient " avec leurs souvenirs, ressassant toutes les horreurs dont ils ont été témoins. Chacun apporte le témoignage de ce qu’il a vu ou entendu dire, l’imagination et la nostalgie du pays natal tendant à grossir et à déformer les faits " (Cambodge année zéro, Julliard, 1977, réédition Kailash, 69, rue Saint Jacques 75005 Paris, p.234). Dans un numéro antérieur d’Echange France-Asie, il se demandait : " tout réfugié n’a-t-il pas été conduit même inconsciemment à noircir le régime qui l’a fait souffrir ? [Avec ?] Le recul du temps, l’atmosphère surchauffée des camps de réfugiés où l’imagination amplifi[e] et déform[e] les moindres rumeurs, n’ont-ils pas inventé des faits ou du moins n’en ont-ils pas exagéré la portée ? " . Sans aucun doute, les conditions de promiscuité provoquaient une rencontre entre l’imagination des uns et la crédulité des autres. Les historiens ont maintes fois constaté, comme l’écrivait Ernst Nolte, que " des grandes foules rassemblées dans des situations extrêmes et confrontées à des événements difficilement explicables ont été, et demeurent, de vrais foyers de rumeur " . Ponchaud concluait pourtant à une convergence des témoignages, qui conduisait " sur quelques points, à une quasi-certitude ".
Ponchaud était certes un peu plus précautionneux que Barron et Paul, mais son livre écrit du 24 juillet au 24 octobre 1976 ne pouvait refléter, en tout état de cause, qu’une partie des conditions de vie sous le K.D., puisque aucun des témoins dont il retint les relations écrites n’était paysan – alors même qu’il affirme que les réfugiés appartenaient à toutes les classes sociales (p.226) – ce qui ne manque pas de piquant pour quelqu’un qui assure se méfier des " beaux parleurs des villes ". Ce n’est qu’en 1977 que lui parvinrent des témoignages de paysans ou d’anciens membres de l’Organisation. Autre circonstance dévalorisante, quasiment tous les témoins approchés faisaient état de la situation aux environs de Battambang, Païlin, Mongkolborey, ou Sisophon, dans la région Nord-Ouest. Dans l’introduction à son livre, datée du 23 octobre 1976, Ponchaud écrit avoir retenu 94 récits de réfugiés, 5 de femmes et 89 d’hommes, dont 38 témoignages oraux et 56 écrits en khmer ou en français, par les réfugiés eux-mêmes. 77 témoignages émanaient de réfugiés en Thaïlande, et 17 émanaient de réfugiés au Vietnam. Les témoignages de réfugiés ayant fui par le Vietnam lui parvinrent en France par l’intermédiaire de religieuses cambodgiennes et vietnamiennes qui avaient gagné le Vietnam en juin-juillet 1975. Par rapport aux réfugiés de Thaïlande, nous écrivait-il en 2000, " les détails étaient différents, mais l’ensemble était tout aussi terrifiant ". Ponchaud n’aurait sélectionné que les témoignages écrits les plus crédibles, mais rien n’indique clairement qu’il ait soumis lui-même les auteurs de ces récits à un questionnement sérieux : " En plus des multiples entretiens que j’ai eus avec les réfugiés, écrivait-il dans sa préface, j’ai recueilli une centaine de relations écrites. Je les ai soigneusement analysées, vérifiées, en les comparant entre elles et les confrontant aux déclarations de radio Phnom Penh ". Dans une lettre à Noam Chomsky du 17 août 1977, il écrit avoir eu en sa possession 94 " relations retenues ", qu’il distingue clairement des " sources non écrites " et de " toutes les relations orales des gens qui ne savent pas écrire ". En l’an 2000, il nous a écrit avoir d’abord reçu du père Bernard Venet des témoignages écrits, puis être allé en Thaïlande pour les compléter et les vérifier en totalité. Il est fort probable qu’il soit parti après avoir répondu à un article de Libération du 16 mars 1976 qui lui faisait le reproche d’avoir écrit un article pour Le Monde des 17 et 18 février 1976 " de Paris à partir de documents recueillis par ses " correspondants " en Thaïlande " . La préface de l’édition anglaise de Ponchaud (été 1978) mentionnait qu’il avait encore interrogé des centaines de réfugiés. Le lecteur désireux d’appréhender de manière plus détaillé la façon de travailler de Ponchaud pourra se reporter à la correspondance entretenue entre lui et Noam Chomsky (cf. http://ice.prohosting.com/ssher/kkrdoc.html). Après quelques échanges, et la citation, par un journaliste, d’une lettre de Chomsky à Malcolm Caldwell où Ponchaud n’était pas glorifié, Ponchaud finit par se froisser. Il ne souhaita pas rencontrer Chomsky en France et le considère toujours aujourd’hui comme une " vile personne ", un homme " aveuglé par ses certitudes " dont les " a priori idéologiques " " empêchent de voir le réel " . Nous ne saurions trop inviter le lecteur à se faire sa propre opinion sur le sujet. Ces lettres sont, en raison de leur ancienneté, un témoignage assez fidèle du mode de pensée de Ponchaud peu de temps après avoir écrit son livre. On sait assez peu de choses sur le sujet. En avril 1978, Ponchaud s’ouvrait à un journaliste en affirmant que les objectifs du nouveau régime étaient " enthousiasmants, au moins dans l’abstrait " et que le " retour à la terre " était " basé sur la mentalité khmère " . En l’an 2000, il nous a confié n’avoir pas partagé la vision d’ensemble de la collaboratrice de Barron et Paul, Ursula Naccache, qu’il accompagna auprès de réfugiés en France, et qui pensait que Khieu Samphan était un détraqué sexuel et que la dureté des " Khmers rouges " justifiait une intervention américaine : " les Khmers rouges me posaient question : c’était toute l’intelligentsia khmère de l’époque qui était dans le maquis. A priori ce ne devaient pas être des idiots... " . Par souci de compléter ces informations on remarquera en lisant la correspondance signalée que Ponchaud n’était nullement enclin à renverser certaines falsifications répandues dans la presse d’outre-atlantique et qui nourrissaient précisément des appels à une intervention armée américaine – ce qui ne laisse pas de surprendre...
Marie-Alexandrine Martin, ethnobotaniste qui connaissait le khmer, avait interrogé les réfugiés en Thaïlande de la moitié de l’année 1979 à la moitié de l’année 1982, à une époque où les paysans y étaient bien plus représentés. De 1981 à 1986, elle publia dans Etudes rurales quatre études ignorées par la presse à grand tirage. Or il faut vraiment lire ses travaux, au moins Le mal cambodgien (1989) même si l’on trouve moins de détails sur l’économie et les conditions de vie que dans les études susdites.
Dans After the Cataclysm, Postwar Indochina & the Reconstruction of Imperial Ideology, The Political Economy of Human Rights : volume II, (1979) la partie consacrée par Noam Chomsly au Cambodge est on ne peut plus formatrice dans sa mise en perspective méticuleuse du traitement sélectif et peu scrupuleux de l’information par la grande presse nord-américaine. D’innombrables supercheries et déformations de sources visaient soit à faire le jeu de la propagande américaine, soit à faire sensation. A ce titre, le mauvais compte-rendu du livre de Ponchaud par Jean Lacouture traduit dans le New York Review of Books du 31 mars 1977, eut beaucoup plus de publicité que les Corrections qu’il fut amené à écrire dans le New York Review du 26 mai 1977 et qui restèrent inédites en France. Chomsky mentionnait a contrario le peu de publicité dont avaient bénéficié certains articles plus réfléchis. Parmi toute une liste , retenons les études de Ben Kiernan " Cambodia in the News : 1975-1976 ", Melbourne Journal of Politics, volume 8, 1975-1976, et " Social Cohesion in Revolutionnary Cambodia ", Australian Outlook, vol.30, n°3, December 1976, qui gagnent à être lues avec le recul . Certains articles apprenaient à prendre les récits de réfugiés avec circonspection. En mai 1977 dans Le Monde Diplomatique, Nayan Chanda indiquait qu’il était impossible d’évaluer précisément le nombre de victimes d’exécutions, de famine et de maladie, du fait de " la tendance des réfugiés à exagérer leurs ennuis pour attirer la sympathie, [de] la présence de services d’intelligence dans les camps de réfugiés et [de] la presse de Bangkok – la source la plus importante pour les massacres et le témoignage contradictoire des derniers étrangers à être présents à Phnom Penh ". William Shawcross mentionnait aussi dans le New York Review of Books du 6 avril 1978 les " tendances naturelles des réfugiés à exagérer ". Un article assez conventionnel comme celui de Jon Swain du 11 mai 1975 dans le Sunday Times de Londres, n’était pas ignoré par la grande presse mais était grandement arrangé. Jon Swain avait jugé plus prudent de rejeter le témoignage d’un couple moitié khmero néo-zélandais, qui avait vécu trois jours de marche avant de revenir à Phnom Penh le 21 avril, parce que l’un d’eux, Shane Tarr, était " nauséabond de rhétorique révolutionnaire ", et que lui et sa femme fraternisaient partout avec les gardes " Khmers rouges ". Mais l’on peut noter avec le recul que leur témoignage rejoint celui de Pin Yathay, sur l’utilisation rarissime des armes et la politesse initiale des combattants. Animé du souci de donner une vision d’ensemble des sources disponibles, Chomsky citait et résumait des récits de visites organisées. Certes, les séjours étaient d’une durée bien limitée, et, avertissait Chomsky, les visiteurs étaient enclins à la sympathie et ne pouvaient avoir qu’une vue partielle des choses. Et l’on peut encore ajouter aujourd’hui que les travailleurs qui leur étaient présentés étaient obligés de sourire, recevaient des habits neufs, ou étaient des combattants déguisés. Selon Wilfred Burchett, auteur en 1981 d’un ouvrage reprenant les descriptions alarmistes des Vietnamiens, un des journalistes yougoslaves venus en mars 1978 au Kampuchéa, Nicolas Vitorovic, lui aurait signalé en 1980 qu’ils avaient vu une situation " cent fois pire " que ce qu’ils avaient pu mettre dans leur film ou exprimer dans leurs commentaires . Ce dernier exemple montre bien en quoi le temps permet de mieux cerner la valeur des témoignages.
Faible valeur représentative des premiers témoignages
La plupart des réfugiés interrogés étaient d’anciens citadins ou militaires ayant fui la région Nord-Ouest, après avoir été évacués de Phnom Penh. Avec le temps, on en apprend beaucoup plus sur le contexte local. A Battambang, est-il maintenant avéré, des soldats révolutionnaires se sont livrés plus qu’ailleurs à des débordements de violence en contradiction avec la ligne du Parti. Comme le soulignait Ang Choulean, les réfugiés venus de cette région étaient " les plus nombreux parce que les plus mal traités " . Des paysans y avaient fui par " villages entiers " . Cambodge, année zéro, du père Ponchaud ne comportait que des témoignages développés sur le Nord-Ouest, hormis celui d’un ancien pharmacien déplacé à Svay Téap, en Kompong Cham, où ses facultés dans le calcul étaient louées par un " gentil " chef de village ignorant (pp.75-76). Ce défaut de représentativité n’était pas explicitement exprimé par Ponchaud alors qu’il avait admis en janvier 1976 dans Echange France-Asie, n°13, que " la région de Battambang-Siemréap [avait] été le théâtre de violence sanguinaire plus que toute autre région " en raison peut-être d’îlots de résistance ou de la crainte d’actions subversives lancées depuis la frontière. Par ailleurs, en novembre, dans ce " secteur ", " même les racines et les escargots faisaient défaut " (pp.13, 16). Le public occidental disposait cependant de certains moyens pour nuancer cette vision superficielle : une ébauche d’analyse des relations entre journalistes et réfugiés dans Libération du 16 mars 1976 (voir le décryptage de cet article en annexe, document 10) ; quelques hypothèses de réflexion et quelques démontages de contradictions ou de rumeurs par Patrick Ruel dans les numéros du 17 au 22 avril 1976 (Ruel semblait alors écrire de Paris mais était allé au Cambodge en 1973 – il officie toujours à Libération sous son vrai nom de Sabatier) ; l’analyse contrastée de " la situation au Cambodge " par Patrice de Beer dans Le Monde du 8 novembre 1975, où il est précisé qu’il est plus intéressant d’interroger les réfugiés " sur place [en Thaïlande] à leur arrivée que quelques mois plus tard quand ils débarquent épuisés et dépaysés en France, ayant déjà raconté des dizaines de fois leur odyssée, parfois embellie au passage " ; ainsi que deux autres articles de de Beer des 18 et 28 septembre 1976 indiquant – après qu’il eût interrogé plusieurs observateurs occidentaux et réfugiés choisis par le chef du camp et visiblement " parfois intimidés [par la présence du chef du camp et] par la vingtaine de personnes les entourant, compagnons de misère qui écoutent, commentent, rient " – que les provinces occidentales sont " les seules sur lesquelles on ait des informations suffisamment nombreuses pour être valables : ainsi, c’est dans la province de Battambang que les conditions de vie étaient les plus dures, tandis que les brutalités étaient plus rares à Oddar-Meanchay et, plus encore, à Kok-Kong " ; enfin dans Le Monde des 7 et 8 septembre 1977, Roland-Pierre Paringaux rapportait deux témoignages très différents de deux anciens habitants de Phnom Penh : celui de Pin Yathay, évadé du Nord-Ouest, et celui de Khao Thiem Ly, évadé du district de Chhuk, province de Kampot au Sud-Ouest.
Il est vrai qu’une présentation des choses toute en comparaison et en contrastes ne fut pas facilitée par la démarche étonnante du médiatique Jean Lacouture, qui alla bien hâtivement en besogne dans sa recension de l’ouvrage du père Ponchaud parue dans le Nouvel Observateur du 28 février au 6 mars 1977 (n°642). Cette articulation fiévreuse de faussetés polémiques fut traduite dans le New York Review of Books du 31 mars 1977, et fit le miel des faucons du gouvernement américain. Après que Noam Chomsky lui eût adressé quelques remarques, Lacouture consenti à corriger quelques uns de ses propos dans Cambodia : Corrections (New York Review of Books du 26 mai 1977). Ses corrections ne parurent pas en France et ne furent pas non plus inclues ou assimilées dans le livre qu’il publia en octobre 1978, Survive le peuple cambodgien ! (où est repris, altéré, le slogan retiré par Ponchaud de l’édition américaine de Cambodge année zéro, sur le nombre de Cambodgiens suffisants pour reconstruire le pays).
La situation de la région Nord-Ouest était plus alarmante qu’ailleurs parce que les personnes qui y avaient été déplacées avaient dû y construire leurs habitations à même la jungle, entamer tout le travail d’irrigation qui avait été déjà avancé dans les autres zones, et fournir des rendements plus élevés du fait de la réputation de fertilité de la région dans son ensemble. La répression y avait été plus sanglante parce que, suggérait David Chandler, l’analyse du Parti y dénombrait plus d’éléments féodaux et de contradictions de classe. Ben Kiernan citait Jean Delvert sur le fait que cette région était beaucoup moins égalitaire qu’ailleurs, et indiquait qu’elle avait été tardivement conquise par le Parti. Les problèmes supplémentaires étaient d’ordre organisationnels : nombre de phnompenhois y avaient trouvé refuge, le Parti avait décidé à la fin de l’année 1975 de recruter, " dans la seule province de Battambang ", cent mille jeunes dans l’armée (selon un chiffre rapporté par Ponchaud ), ce qui n’était pas sans nourrir quelques doutes quant à leur niveau de discipline, et selon trois récits de réfugiés indépendants, le gouvernement avait ordonné la fin des représailles sans forcément l’obtenir. Steve Heder estime que la répression y était plus forte parce que " la situation sociale était telle que l’opposition et les menaces au contrôle du P.C.K. étaient plus grandes ". Michael Vickery rapportait que les cadres locaux du Nord-Ouest manquaient d’expérience administrative dans une région restée sous contrôle gouvernemental pro-américain jusqu’en 1975, un contrôle d’ailleurs " purement formel " après que le général Sek Sam Iet affecté à Battambang ait scellé un marché avec les révolutionnaires aux termes duquel la paix serait achetée par des fournitures clandestines d’armes et de riz. Néanmoins, plus à l’Est, la région de Preah Vihear n’était tombée que le 22 mai 1975, et, selon un rapport interne d’Amnesty International du 14 juin 1976 cité par Noam Chomsky, on constatait " encore beaucoup d’aspects de guerre civile " le long de la frontière khméro-thaïlandaise .
Compte tenu des renseignements dont on dispose aujourd’hui, on est en mesure de partager pleinement la constatation du journaliste Roland-Pierre Paringaux, qui avait interrogé un large échantillon de réfugiés en 1978, à savoir que les conditions de vie variaient " considérablement " d’une région, d’un secteur, d’un village à un autre, et que ces variations étaient fonction de l’époque, de l’appartenance sociale des témoins, de la sensibilité et du degré d’instruction des chefs civils (la population, tant qu’elle n’était pas arrêtée, ne soupçonnait pas l’existence de responsables militaires ou de la sécurité à l’échelon supérieur qui prenaient la plupart des décisions, après enquête de leurs propres hommes ou des espions locaux, même s’il semble qu’au niveau de la zone, les responsables civils et militaires étaient les mêmes). Les conditions variaient encore en fonction de l’ancienneté de la présence révolutionnaire, des ressources locales variables (lire Le Paysan cambodgien de Jean Delvert), des quantités de travail demandées, des soins délivrés, de l’attitude des paysans " de base " (ou " anciens ", contrôlés par les révolutionnaires avant avril 1975) à l’égard des évacués des villes (les " nouveaux " venus dans les coopératives après avril 1975), laquelle dépendait de l’opinion qu’ils se faisaient des citadins, du nombre de ces derniers arrivés dans leur coopérative, ou de l’attitude des cadres . Il apparaît aussi qu’une partie des différences dans la répression entre zones ait pu s’accroître à partir du 30 mars 1976, après que le Comité Central ait délégué à chaque Comité de Zone la responsabilité de décider des exécutions .
Cette inégalité des conditions de vie préoccupait d’ailleurs la direction révolutionnaire dont le pouvoir se consolida à des rythmes différents selon les régions. Ainsi, l’uniformisation de l’habillement et l’alimentation en commun – introduite massivement vers la moitié de l’année 1976 ou 1977 – tardèrent globalement à s’étendre à l’Est du pays, où le " degré de contrôle était plus faible " (Steve Heder), " en particulier dans les zones isolées " (David Chandler), comme l’indique au moins un rapport de l’armée au Nord-Est, signalant le 24 mars 1977 que des coopératives mangeaient encore en privé et non collectivement .
D’autres raisons expliquent l’ampleur démesurée donnée aux cruautés " khmères rouges ". Les représentants locaux et les combattants n’expliquaient que très peu leurs décisions à la population. Beaucoup de réfugiés disaient que " l’Angkar tue mais n’explique jamais ". Pin Yathay écrivait que " les Khmers rouges, pour exercer leur autorité, s’appuyaient sur le silence, le mystère ". Pire, ils " faisaient parfois circuler de fausses rumeurs pour nous effrayer ". Ce manque de scrupules, ou de scrupules pour le secret, distingue peut-être les révolutionnaires cambodgiens de base des autres communistes d’Asie. Des cadres avouaient au Parti ne pas avoir maintenu le secret en arrêtant des gens en plein champ. Cela transparaît à de nombreuses reprises du témoignage de Someth May, qui rapporte aussi des histoires d’extractions de foie répandues par les " Khmers rouges " eux-mêmes, et des cas de mises en scènes du même registre pratiquées lors de meetings en torturant des singes . Entretenir la peur de l’exécution barbare semble avoir été, pour ces soldats peut-être globalement moins nombreux en proportion qu’au Vietnam et au Laos, un recours pour contrôler la population . Le Parti, néanmoins, admonestait dans son journal les membres qui utilisaient des " paroles menaçantes ". Mais la plupart du temps, la population était paniquée par le simple fait de voir des personnes emmenées pour toujours, dans la forêt, sans emporter de bagages, et de retrouver parfois des cadavres dans les environs. Les civils ne pouvaient croire les autorités qui leur répétaient que l’organisation allait prendre ces personnes en charge, pour les emmener " à l’étude ", " pour apprendre ", se " rééduquer " (rean sotr), à la " la corvée de bois ", ou pour voir l’Angkar lœu, l’Organisation Supérieure, qui les avaient " appelées " . Certes, même sous Sihanouk, punir une personne ne se cantonnait pas à l’attacher à une cangue pour lui donner honte, et " éduquer " un homme qui battait sa femme pouvait signifier le battre à la tête jusqu’au sang, ou éduquer des jeunes coupables de relations intimes leur valait d’être frappé par les parents ou le fonctionnaire chargé d’appliquer la Loi , mais il serait erroné de penser que toute rééducation, pour violente qu’elle ait pu être sous le K.D., signifiât forcément la mort. Quant au slogan " (si vous) garder n’est pas un gain, alors (vous) retirer n’est pas une perte ", il apparaissait à beaucoup comme étant l’annonce d’une sentence de mort . Or, une partie des personnes emmenée fut bien rééduquée, c’est-à-dire en général soumise à un régime de travail plus sévère dans un endroit retiré, voire emprisonnée pendant plusieurs mois ou années, avant d’être réintégrée dans la coopérative de départ ou d’être transférée dans une autre. Une autre parte était effectivement fatalement emprisonnée ou exécutée, en premier lieu les officiers et les fonctionnaires de haut rang, en accord avec les instructions venues des hautes sphères. Ce point constituait une différence d’importance avec le Laos et le Vietnam du Sud, où les fonctionnaires et les officiers de l’ancien régime avaient été réellement " rééduqués ", bien que beaucoup le furent plus longuement qu’il avait été annoncé au départ et dans des conditions de travail et de détention dramatiques . Une différence dans l’appréhension des crimes entre le Kampuchéa et le Vietnam peut aussi provenir d’un manque de professionnalisme ou d’une timidité des soldats kampuchéens dans l’administration de la mort. Certaines personnes assurent avoir survécu à des coups reçus au bord des fosses et il n’est pas impossible que certains soldats ait rechigné à donner abruptement la mort : un ancien professeur de lettres et d’art khmer au Cambodge de 1965 à 1973 nous a raconté qu’un intellectuel éduqué en France devenu gouverneur de province du temps de la République, hésitait à exécuter les opposants " Khmers rouges " et avait proposé qu’il serait plus bouddhiste de les enterrer vivants afin que la mort leur soit administrée par la terre …
III. Les conditions de vie sous le K.D. [pp.319-325]
Michael Vickery fut le premier à publier les résultats d’une enquête assez longue (cinq mois) menée auprès de réfugiés de plusieurs régions entre avril et septembre 1980, alors qu’il travaillait pour un programme d’éducation de l’International Rescue Committee, dans les camps de Khao I Dang et Sakeo tenus par les militaires thaïlandais. Les réfugiés de Khao I Dang étaient parmi les plus hostiles aux " Khmers rouges " . Ceux de Sakeo comportaient d’anciens cadres du K.D., des militaires ou des paysans de base, également mécontents bien qu’ayant d’autres expériences à relater. Mais les camps thaïlandais étaient occupés, de 1979 à 1981, par 70 à 80 % de réfugiés d’origine urbaine selon une enquête de Milton Osborne citée par Vickery, The Kampuchean Refugee Situation, a Survey and Commentary (Report Prepared for the United Nations High Command for Refugees, Bangkok, April 23, 1980). A partir de la base documentaire qu’il avait rassemblée et qui contrebalançait les comptes rendus généralement accessibles, Vickery put conclure en 1984 qu’on ne pouvait trouver de concordance absolue entre les récits des différents réfugiés en dehors de certains traits généraux. Il était vain, par exemple, de considérer un village ou une coopérative comme une représentation de la réalité d’ensemble du pays ou même d’une zone. Les réfugiés avaient recours à des clichés identiques, et pourtant, très souvent, leurs propres histoires, ou le fait même qu’ils aient survécu contrastait avec ces clichés et la vision d’ensemble qu’ils décrivaient. Pour les rescapés, la question n’était pas de nuancer l’étendue du mal sous un régime qu’ils considéraient comme mauvais par essence, mais Vickery, au fil des discussions, arrivait à récolter des éléments remettant les rumeurs en cause et faisant apparaître des différences régionales ou chronologiques, ce dont on peut soi-même se rendre compte à la lecture des témoignages publiés . Alors qu’il décelait nombre de contradictions dans les ouvrages de Barron et Paul ou de Ponchaud, il considérait que les deux cents premières pages du récit de Pin Yathay, mieux construites que les deux cents suivantes, étaient tout à fait fiables car elles correspondaient à ce qu’il avait entendu de la part des réfugiés venus du même district, parmi le pire, voire même le pire de tout le K.D. De plus, son récit allait assez souvent à l’encontre des clichés répandus par la " vision standard totale " . Marie-Alexandrine Martin avait noté, pour sa part, que les réfugiés des camps de Thaïlande qui lisaient le témoignage de Yathay quelque temps à peine après qu’il fut sorti des presses, étaient unanimes pour dire que c’était ce qu’ils avaient vécu, " avec des variantes " . Serge Thion invitait à confronter les diverses versions du témoignage de ce " bourgeois nanti (…) guère préparé à comprendre, en particulier la vie et les aspirations d'une paysannerie singulièrement démunie, matériellement et intellectuellement ". On peut croire que Pin Yathay n’était pas a priori complètement hostile aux " Khmers rouges ", même si son expérience le hante beaucoup depuis, et que nous avons constaté qu’il se montrait méfiant vis-à-vis des recherches historiques de ceux qui n’avaient pas vécu et " senti " la réalité révolutionnaire, ce qui l’avait d’ailleurs porté dès 1982 à accuser sans fondement un historien de vouloir " à tout prix absoudre l’idéologie khmère rouge " et " réhabiliter Pol Pot " . Yathay n’avait pas voulu quitter le pays avant la chute de Phnom Penh car il avait parmi ses collègues des communistes tout à fait respectables. Néanmoins, alors que lui et sa famille étaient encore " satisfaits de [leur] sort ", il nourrit, très tôt, un " projet de fuite " et un " espoir d’évasion " au Sud-Vietnam, jusqu’au 28 avril, date à laquelle il entendit sur son poste radio à La Voix de l’Amérique que les Américains avaient quitté Saïgon . Interrogé le 26 mars 1980 sur la radio France Inter, il avait dit à la fois avoir acclamé les " Khmers rouges " qu’il avait cru être de " vrais patriotes et réformateurs ", et avoir ressenti de la " déception " d’apprendre, le 28 avril 1975, à une dizaine de kilomètres de la frontière vietnamienne, que les Américains s’étaient " envolés " de Saïgon. N’était-ce pas montrer de l’impatience ? D’autant qu’il estimait en 1980 que la ligne dure l’avait emporté en septembre 1975 (et pas avant) au moment des " déportations " vers le Nord-Ouest dont le but était, selon lui, de " rééduquer " les citadins (alors qu’il était, comme d’autres Cambodgiens l’admettent, de mieux répartir la population en fonction des ressources agricoles qui commençaient à manquer).
Un chercheur comme Steve Heder, qui mena son enquête avant Vickery, à Sakeo et ailleurs, et a étudié tout ce que l’on trouve de documentation brute sur ce régime, ne partage pas les conclusions de ce dernier, inchangées lors de la réédition de 1999, qui ont trop tendance à considérer les zones comme des " entités cohérentes " alors que " toute généralisation ou essentialisation sur la moindre zone ou le moindre secteur est contredite par de nombreuses exceptions " . Vickery classait par exemple la zone Sud-Ouest comme la deuxième meilleure zone, après l’Est . Il donnait cependant une bonne idée des différences, parfois grandes, existant entre secteurs, voire entre districts ou villages, en fonction des ressources locales – qui si elles étaient abondantes provoquaient moins de sanction pour vol – en fonction de la proportion de nouveaux et d’anciens dans une même coopérative, ou de la personnalité ou de la qualité des chefs de village (parfois d’anciens bonzes ou achar, laïcs des pagodes). Le Nord-Ouest, contrôlé tardivement par les forces révolutionnaires autour de Battambang, présentait une réalité très variable d’un secteur à un autre, alors qu’au Sud-Ouest, la situation paraissait plus uniforme. Parmi les endroits les plus supportables figuraient la région Est (avant 1977), la partie productive du secteur 15 près de Ponhea Lu’ au Nord de Phnom Penh, le secteur 505 de Kratié (pour l’attitude correcte des cadres), le secteur 3 de la zone Nord-Ouest, le plus fertile en riz du pays, juste à l’Ouest de Battambang. Les conditions étaient plus dures au Sud-Ouest mais moins qu’on ne l’aurait pensé dans cette région naturellement pauvre, et surtout plus dures dans les secteurs 2, 5 et 6 de la zone Nord-Ouest au Nord de Battambang et à l’Ouest de Pursat, où les citadins devaient construire des villages à même la forêt et étaient approvisionnés en riz de l’extérieur. Des témoignages ultérieurs confirment ce constat. Someth May, qui avait été déplacé dans le secteur 4, notait dans son témoignage que la " région " 2 du Nord-Ouest était réputée être la pire, tandis que la " région " 6 avait connu une révolte à la fin de l’année 1977. Des gens s’en évadaient. Yi Tan Kim Pho, située dans le secteur 4, avait entendu qu’au secteur 3, de l’autre côté d’une voie ferrée éloignée de plusieurs kilomètres, " la nourriture [était] plus abondante et les travaux moins pénibles " . La brutalité des cadres variait d’un village à un autre. " Certaines parties " de la zone Nord-Ouest, bien que rares, avaient vu les conditions de vie " s’améliorer légèrement " après les purges de cadres de 1977, mais Vickery lui-même ajoutait que les améliorations ne duraient pas longtemps, et qu’en dehors du secteur 3 et de certaines parties de la région Est, l’année 1977 avait été une année de détérioration générale, presque toujours parce que les provisions étaient emportées ailleurs. Des documents internes à l’appareil du P.C.K. confirment en partie les indications de Vickery pour le Nord-Ouest : un rapport interne du Bureau de la Zone Nord-Ouest (Mo-560) traduit par Steve Heder indique qu’en mai 1977 les secteurs 3 et 5, contrairement aux secteurs 1, 2, 4, 6, et 7 étaient soi-disant relativement peu touchés par la pénurie, les rations individuelles allant dans l’ensemble d’un brouet par jour pour les " champs de bataille arrière " (qui ne s’éloignent pas de la coopérative), à un brouet et un plat de riz par jour ou deux boîtes de riz par jour, pour " les champs de bataille frontaux " (qui occupent les célibataires, voire les jeunes couples, loin de la coopérative de rattachement). En octobre-novembre 1977, le journal du Parti indiquait que selon des statistiques, le secteur 3 avait réalisé un surplus inattendu de vingt mille tonnes de riz, le secteur 1 de dix mille tonnes, tandis que le secteur 7 manquait de plus de dix mille tonnes à la fois en nourriture et en quantité de grain à planter. Quant à la zone Est, elle était dans la difficulté en raison d’un manque d’eau. La limite d’exportation du paddy était alors fixée au niveau national à huit cent mille- un million de tonnes : " parce que si tout ce que nous faisons est du riz, nous n’aurons pas de forces " .
Dans son étude intitulée " La politique alimentaire des Khmers rouges ", Marie-Alexandrine Martin, après trois ans d’enquête parmi les réfugiés de Thaïlande, faisait état d’une situation encore supportable dans le pays en 1975 lorsqu’il était permis aux familles de compléter leur ration par la cueillette des produits végétaux. Cependant dès la fin de l’année 1975, certaines zones étaient dans la difficulté faute de réserves de riz : province de Kompong Chhnang, commune de Leach en Pursat. Les années suivantes, à partir de février-mars au Nord-Ouest, et un peu plus tard dans d’autres régions, les gens ne mangeaient plus que du brouet plus ou moins clair. A titre d’indication, Pin Yathay – qui comparaît selon sa vision le pays à un vaste " abattoir humain " – signalait dans l’Utopie meurtrière, mais il n’était pas le seul pour la région Nord-Ouest, des cas où des hommes mangeaient des cadavres humains , avait été déplacé de Phnom Penh dans les secteurs 2 et 6, entre Pursat, Leach et Veal Vong, une région à bonne distance des lacs peu réputée pour l’accueil de son cadre naturel et de ses habitants. Il peut être intéressant de reconstituer le passé de cette zone. Milton Osborne, qui avait voyagé à Pursat en 1966 s’était vu dire que les ouvriers de la carrière de l’Ouest de Pursat étaient des sauvages tous atteints de malaria. Leur situation était apparemment parmi les plus précaires du pays puisqu’ils n’avaient pas de quoi devenir paysan faute de capital pour acheter du grain, des instruments ou de l’engrais. En 1967, Kranhung était l’un des premiers foyers de rébellion . Un médecin indique que c’était la " loterie " : lui était parvenu à deux kilomètres au Nord de Pursat, à Po Veal, où les cadres " connaissaient la ville " et où le paludisme ne faisait pas de ravages, alors que ceux qui avaient choisi Leach étaient " tous morts " . Kèn Khun estime, lui, qu’au Sud de Battambang, " la commune de Vat Kor [où il vécut d’octobre 1976 à juin 1978] était réputée être parmi les plus favorisées " de l’ensemble du K.D. . Dans la région Est, dans un district tenu depuis longtemps par les révolutionnaires, le chef du village de Svay Kropeah n’avait arrêté que deux-trois anciens soldats après l’écriture des autobiographies et avait permis à l’alimentation privée de continuer longtemps après qu’elle fut interdite dans le village voisin de Phum Thnal : " c’était la pagaille, tout dépendait de la volonté du chef de village " affirme un ancien juriste et fonctionnaire du ministère de la défense qui se faisait passer pour commerçant et dont la proche famille et les trois jeunes filles survécurent. L’oncle de sa femme lui apprit également qu’à Chhlong, près de Kratié, parmi les Khmers loeu, les gens furent bien traités y compris cet oncle ancien capitaine de profession .
Alors que pour un Cambodgien, " manger correctement c’est avoir du riz à satiété " (M-A. Martin), il apparaît que dans l’écrasante majorité des cas, la population ne put jamais profiter pendant toute une année du riz qu’elle avait récolté en novembre-janvier, ni souvent de la manne de poisson réapparaissant au début de la saison des pluies en mai-juin. Les enquêtes auprès de réfugiés et l’étude de l’organe du Parti montrent que le Parti utilisa le riz pour l’exportation et chercha à lui substituer dans l’alimentation des plantes dites " stratégiques " (youthésas), peu appréciées des citadins bien que comportant des féculents, à savoir le prâ:ng, le kdu:ëch, vers Pursat et Battambang , le maïs, le manioc, le cocotier, la canne à sucre, les patates douces, les courges, les bananes, ainsi que le liseron d’eau, trakuon, un ingrédient pouvant entrer dans la composition du traditionnel teuk krieng, non exportable faute de pouvoir être conservé, mais que Michael Vickery qualifie de très nourrissant. Ces plantes avaient constitué une source alimentaire indispensable du temps du maquis et de la guerre. Dans les bureaux du Ministère des Affaires Etrangères à Phnom Penh, le manque de riz était parfois compensé par du maïs ou, pendant la soudure, par de la soupe de liseron d’eau, dont le jus noir se révélait peu ragoûtant pour une occidentale. Là, également, et aussi à Bœng Trabek, beaucoup de femmes n’avaient plus leurs menstruations. Les ouvriers des usines de Phnom Penh, nourris en communauté dès 1975, comme ceux de certains chantiers à Battambang, ne semblent pas avoir manqué de riz, tout comme les membres des équipes de transport ou les adolescents des brigades mobiles sur les grands chantiers : lors du creusement du canal du 17 avril, il était donné de la soupe de poisson à satiété et de la viande de temps en temps ; lors de la réfection de la voie ferrée Kompong Som-Phnom Penh-Battambang, ceux qui transportaient les rails à la main recevaient 500 grammes de riz par jour. Haing Ngor témoigne aussi que les cheminots du Sud de Battambang " mangeaient mieux que les soldats " et cultivaient leur propre potager. Mais les citadins évacués ne disposaient pas de ces produits de substitution en quantités correctes. D’après Marie-Alexandrine Martin, seuls les anciens villageois qui n’étaient pas mobilisés dans les brigades mobiles pouvaient cultiver leur jardin et conserver un certain usufruit sur les arbres fruitiers plantés autour de leur habitation (cela arriva toutefois à Haing Ngor lorsqu’il était à " l’arrière ") .
La population ne recevait dans bien des cas que les deux boîtes réglementaires de riz ou de mauvais brouet par jour, quand les paysans prenaient traditionnellement trois repas par jour et se nourrissaient de riz, de soupe de riz épaisse, de liseron d’eau, de toutes sortes d’animaux, de fruits et légumes, avec chaque matin, un peu de riz froid de la veille. Pendant les deux ou trois premiers mois qui suivaient la moisson de novembre-janvier, les rations en riz pour les nouveaux allaient en moyenne, par jour et par personne, de 250 grammes (une boîte) à 500 g. (y compris parfois au Nord-Ouest, pendant six ou sept mois, mais plus souvent au Nord près de Siem Reap ) contre 700 g. traditionnellement (ou, pour un travailleur manuel, 500 à 800 g. ). Selon le journal Libération, (17-19 avril 1976), le gouvernement avait indiqué le 29 mars 1976 – pas avant ! – que les rations quotidiennes étaient passées de 250 à 500 grammes. Durant les mois suivants, de mars-avril à juillet, les cadres locaux servaient une soupe de riz épaisse (bâbâ), et d’août à décembre, une soupe claire . La fréquence des repas était la même pour la majorité du personnel administratif de Phnom Penh, qui avait aussi droit seulement à du bouillon de riz lors des périodes difficiles. Dans la capitale, seuls les hauts dirigeants et les enfants avaient droit à un petit déjeuner. Un intellectuel rééduqué avait reçu au départ 400 grammes de riz et une soupe par repas, avant de voir cette ration diminuer semaine après semaine à l’usine jusqu’à ne plus recevoir de riz consistant, puis d’en disposer à nouveau 200 grammes à Takhmau, au lieu des 250 g. réglementaires – et dans ces deux derniers cas, les cuisiniers étaient soupçonnés par les intellectuels de " tricher " et de " voler ". Dans un secteur du Nord-Ouest, il arrivait que les " anciens " prennent trois repas, et les cadres quatre .
Ben Kiernan, dans le Génocide au Cambodge, 1975-1979, Race, idéologie et pouvoir, décompose les conditions de vie par secteurs, en fonction de l’appartenance des habitants à telle ou telle catégorie politique, mais l’image qu’il donne de la région Est est altérée par ses sympathies envers les cadres de l’Est devenus les futurs dirigeants du Cambodge actuel. Or les troupes de l’Est procédèrent à l’évacuation de Phnom Penh et à la guerre contre le Vietnam avec le même enthousiasme que celles des autres régions. Et en dehors de la zone Sud-Ouest, dont la situation sociale rendait la ligne communiste plus susceptible d’être acceptée, les cadres de toutes les autres zones finirent par s’apercevoir que la ligne ne convenait pas à la situation . Steve Heder a montré que la séparation de Kiernan entre les pro-Pol Pot et les marxistes orthodoxes de la zone Est s’appuie sur bien des circonvolutions. Kiernan indiquait que le secrétaire du Secteur 21, Seng Hong alias Chan, sous lequel des massacres de Cham (musulmans) avaient été perpétrés dès 1973 ou 1974, était un polpotiste comme le démontrait sa promotion au poste de secrétaire adjoint du Comité du Parti de la zone Est en septembre 1975. Mais il taisait le fait que Chan avait été purgé à la fin de l’année 1978, et que les conditions de vie dans le secteur 21 s’étaient détériorées sous ses successeurs, supposés être pro-vietnamiens par Kiernan. D’ailleurs, la situation y était très variable. Dans ce secteur, le district de Damber était un bastion révolutionnaire. Et là, dans le village de Phum Thnal, à l’orée de la jungle, la proche famille du journaliste et juriste Chuth Khay, qui avait trois jeunes filles, ne fut pas frappée par un destin tragique. Khay s’était déclaré comme vendeur de pain. Son beau-frère est mort de maladie, le mari de la tante de sa femme a succombé de maladie, tandis qu’un des fils de cet homme est mort de maladie et un autre a été emmené ailleurs sans jamais revenir. Alors qu’en deux ans, au moins quatre anciens militaires, trois voleurs de nourriture, trois " rouspéteurs ", et cinq ou six paresseux avaient été arrêtés ou exécutés, le village voisin ne fut touché que par deux ou trois arrestations sans vraiment d’explications. Heder mentionne comment une famille de paysan pauvres, ayant fui vers l’Est en 1977 afin d’y trouver une situation meilleure, furent considérés comme des nouveaux dans le district de Ponhea Kræk du secteur 20, dirigé par Chea Sim. Les rations y étaient très minces et le rythme du travail et des exécutions s’intensifia jusqu’à la purge de mai 1978. Le père mourut du paludisme après avoir dû " se forger " (luot dâm) en allant couper du bambou dans la forêt. Sa sœur fut exécutée pour avoir chanté une complainte évoquant le bon temps où l’on dépendait certes de l’eau de pluie faute de canaux, mais où l’on mangeait du riz à la place du brouet. La sœur jumelle de cette dernière fut tuée ainsi que deux autres proches, et seule la mère survécut. Dans le secteur 24, dirigé à partir de 1976 par le supposé polpotiste Chan, il semble que les exécutions se réduisirent. Et dans le secteur 22, selon un paysan moyen qui y avait vécu depuis 1971, les rations étaient bonnes, les maladies étaient peu nombreuses en 1977 et encore moindres en 1978. Cette année-là quatre cadres locaux furent exécutés et remplacés par des cadres du Sud-Ouest, mais ceux-ci ne tuèrent pas pour autant de gens ordinaires ni ne firent rien qui aggrava les conditions de vie. A lire Heder, les différences entre zones ou secteurs ne recoupaient donc pas forcément les tendances politiques ou fractionnelles. En revanche, le cloisonnement des unités géographiques révolutionnaires engendra des différences d’intérêts entre zones ou secteurs .
" Notre peuple tout entier est en train de travailler jour et nuit pour reconstruire le pays. Le pays ressemble à un immense chantier ", s’enorgueillissait Ieng Sary en septembre 1975 . Les travailleurs, portant cheveux courts et vêtements noirs (imitation du pyjama de coton noir traditionnellement utilisé par les paysans lors des travaux difficiles et salissants, et refaçonné suivant l’exemple communiste sud-vietnamien ), poursuivaient parfois leur tâche après la tombée de la nuit, et étaient ballottés, dans les équipes de célibataires, d’un lieu de travail à un autre. Ceux qui souffrirent le plus furent les Cambodgiens venus des villes : le travail agricole demandait une adaptation, mais le manque d’aliments et les cadences imposées par des soldats et cadres méfiants et vengeurs les épuisèrent vite.
IV. Evaluation de la mortalité [pp.325-334]
Avec le recul, le bilan de la répression et de la surmortalité imputables à l’application de la politique du régime révolutionnaire reste assez imprécis. D’abord parce que les causes de décès sont innombrables. Le régime du " Kampuchéa Démocratique " sélectionna, exécuta ou enferma d’abord les membres de l’appareil administratif et surtout militaire de l’Ancien régime. La détention touchait ensuite les intellectuels, les personnes dont les proches avaient servi la République ou la monarchie, puis tout élément dont les comportements étaient jugés mauvais, contre-révolutionnaires ou en contradiction avec la ligne. Les mauvais éléments ou les espions pouvaient englober, localement, des personnes ayant pris part à des manifestations, à des tentatives répétées de vol et de fuite, ou simplement des personnes qui avaient manqué d’enthousiasme au travail ou avaient exprimé leur nostalgie du passé. Les tentatives de résistance étaient généralement sanctionnées par l’emprisonnement, l’interrogatoire, puis la mort. Les autres décès étaient dus à la famine, à la sous-alimentation, à l’épuisement au travail, aux déplacements éprouvants, aux périls de l’exil, aux accidents inhérents à l’affaiblissement physique (chute d’un palmier, noyades, etc.), à l’absorption de plantes empoisonnées, à la guerre contre le Vietnam, et aux maladies. Celles-ci s’accrurent à cause des carences alimentaires, de l’absence d’immunité aux microbes et aux parasites d’une région, et du manque d’hygiène, même quand des soins étaient prodigués.
Ensuite, les quelques personnes qui se sont lancées dans des calculs statistiques ne présentent pas toujours les étapes de leur démarche. Une recherche statistique récente de Patrick Heuveline compare les différentes méthodes d’estimation de la mortalité imputable à la révolution, avec les marges d’incertitude que chacune d’elles comporte. Mais cette étude présente ses propres recherches de manière allusive et se " focalise sur les marges d’estimation et d’erreur plutôt que sur la recherche d’une meilleure estimation du nombre de morts par excès ". La conclusion que le lecteur doit tirer est que le total des disparus, pour la période allant de 1975 à 1980, famine de 1979 comprise (peut-être 500 000 morts, dus principalement à la désorganisation ), se situerait en bonne probabilité entre 1,5 et 2,5 millions " sans qu’on puisse formellement exclure un chiffre aussi bas que 700 000 ou aussi haut que 3,2 millions ", sur une population de 7 à 8 millions d’habitants. Entre 10 % et 50 % des victimes auraient péri en détention ou par exécution . Nous essaierons de porter un jugement sur les différents chiffres mentionnés. Mais que ce bilan n’épargne pas de tenir compte de la situation héritée par les révolutionnaires (voir notre introduction), du fait que tous les conflits internes et externes n’étaient pas de la seule responsabilité des dirigeants, et du fait que les conditions climatiques n’étaient peut-être pas parmi les plus favorables, bien que l’on ait peu de renseignements à ce sujet : un témoignage évoque une année 1976 marquée par la sécheresse , et un représentant du gouvernement canadien avait été " très préoccupé " en décembre 1978 par " les grandes inondations de ces derniers mois " en Asie du Sud-Est, au point qu’une aide de 250 000 $ avait été octroyée au Vietnam le 28 novembre 1978 .
Une enquête de terrain récente menée par le Documentation Center of Cambodia (D.C.Cam) pour évaluer les victimes de la répression révolutionnaire, réalisée a disposé de certains moyens mais est d’un intérêt limité en raison des méthodes employées et des zones d’ombres qu’elle présente. Dans un récent ouvrage, Crimes of the Khmer Rouge, Craig Etcheson résume les données relevées et tente une évaluation générale de la mortalité excédentaire tirée du projet de cartographie du centre qui consiste à évaluer le nombre de morts en captivité. Le résultat des enquêtes effectuées en 1995-1999 sur tout le territoire, à l’exception de la province de Preah Vihear et d’une vingtaine de districts, aboutit à un chiffre d’ 1 112 829 morts en captivité. Supposant que ces morts représentent 30 ou 50 % des morts sous le K.D., il est déduit que le nombre de morts totaux s’élèverait à 2,2 voire 3,3 millions et que la " mortalité excessive " serait de 2,2 voire de 2,5 millions soit 29 à 35 % d’une population supposée de 7 à 7,5 millions. La présentation des procédés de l’enquête confirme ce qui apparaissait dans les numéros de la revue du D.C.Cam, Searching for the Truth. Le présupposé général est que le nombre de victimes en captivité peut être facilement déduit à partir de ce que sont censées contenir les fosses communes situées à moins d’un kilomètre des prisons des services de sécurité. Etcheson accepte qu’il ait pu se trouver, selon des témoins, à tel endroit, un hôpital non loin de deux prisons, et que des malades aient pu être enterrés dans les mêmes fosses que les prisonniers. Mais il estime que cela constituait l’exception plutôt que la règle. La seule enquête scientifique ayant été chargée d’établir les causes des décès, menée en juillet 2002 par Michael Pollanen, a eu lieu sur des ossements de trois mémoriaux et non sur des corps exhumés à partir de fosses. Le résultat était qu’une " minorité significative " avait souffert de traumatismes physiques. Cependant, nulle datation des décès n’avait été effectuée. Etcheson appelle de ses vœux une autre enquête, car sans cela, les évaluations du Centre seraient mises en doute. Ajoutons qu’un problème de taille provient encore de ce que les enquêteurs du D.C.Cam n’ont pas non plus exhumé le moindre corps pour évaluer la contenance des fosses – mais peut-être cela coûte-t-il trop cher. Ils se sont contentés de relever les déclarations des autorités locales, les appréciations du nombre de victimes par des personnes qui les avaient enterrées ou par des voleurs de tombes qui les avaient déterrées, et de comparer toutes ces déclarations avec le nombre d’ossements regroupés en mémoriaux du souvenir et les nombres de corps exhumés portés sur des registres conservés par des chefs locaux. Il a d’ailleurs ainsi été relevé des écarts de 1 à 100 voire de 1 à 1 000. Ce qui paraît échapper à la vigilance des enquêteurs est que les mêmes autorités locales ont aussi pu gonfler les données des registres, plus ou moins longtemps après les premiers comptes. Pourquoi avoir retenu des procédés de comptabilité si peu objectifs ? D’autant que les corps sont toujours présents sous terre et identifiables, contrairement, pense Etcheson, à ceux des victimes de guerre qui seraient " partis en poussière " (vaporized) lors de l’impact des bombes lancées par les B 52. Certes, les B 52 volaient trop haut pour être entendus – 35 000 pieds, plus de dix kilomètres – et leurs bombes prenaient la population par surprise. Mais peut-être est-ce faire peu de cas des témoignages divers indiquant que la population ne craignait pas tant les B 52 que les avions furtifs T 28 déverseurs de napalm . Ces témoignages sont sans doute insuffisants mais les armes volantes ont pu laisser derrière elles plus de corps qu'on ne l'imagine. Etcheson reconnaît que ses équipes ont trouvé au moins deux fosses remplies de victimes de guerre, mais considère que la plupart des morts de 1970-1975 ont été incinérés. Cela peut à nouveau prêter à débat. Dans l’urgence, les victimes ont pu être enterrées près des pagodes avant d’être incinérées. Or, le fait est assez généralement reconnu que nombre de ces pagodes servirent, par la suite, de prison. Les fosses retrouvées près des prisons pourraient donc être aussi remplies de victimes de guerre, tuées sous les bombes ou au combat. Ces nombreuses réserves mettent finalement en doute le bien-fondé de l’enquête du D.C.Cam . Ce n’est certes pas la seule enquête démographique à comporter des incertitudes.
Toute tentative d’estimation est fondée sur des hypothèses de population. Ces hypothèses sont le résultat d’un processus plus ou moins long d’acceptation ou de remise en cause des données disponibles. En effet, les données de départ sont déficientes et insuffisantes. La plupart des estimations qui procèdent par la méthode de la soustraction s’appuient sur les chiffres du recensement de 1962, et donnent ensuite des estimations différentes de la population cambodgienne pour l’année 1975. Commençons par apprécier les chiffres de 1962. Techniquement parlant, beaucoup de recensements ont tendance à sous-estimer la population. Mais selon une enquête de l’ONU de 1966, le recensement aurait été gonflé de 4 % . Selon l’ambassadeur de France Jean de Beausse, les données du recensement de 1962, par provinces et par villes, étaient par trop succinctes, et le chiffre de 5 748 842 habitants avait pu être " forcé " – comme l’estimaient d’autres observateurs non mentionnés – pour donner davantage d’importance au pays sur la scène internationale. Cela constituait un " brusque accroissement de population " pour un pays qui ne devait alors compter tout au plus que 5 millions d’habitants . Peut-être l’ambassadeur construisait-il son jugement à partir des données de l’enquête de 1958-1959 (4 845 000). En sens inverse, un rapport de l’ONU de 1966 jugeait ce dernier chiffre sous-évalué au regard du recensement de 1962. Que penser ? Le démographe Jacques Migozzi soulevait certaines lacunes du recensement de 1962 et considérait qu’il y avait eu sous-dénombrement simplement parce que l’on n dénombre pas suffisamment la population jeune et rurale dans les pays en voie de développement. Migozzi, en partant de l’évaluation de 1962 (5 738 300 ou, selon le chiffre donné par Migozzi, 5 728 711 habitants), parvenait en 1970 au chiffre de 7,3 millions d’habitants, ou, en prenant pour hypothèse un accroissement modéré de la population, au chiffre de 7 millions . Avant de parvenir à la population de 1975, on doit ensuite tenir compte, des victimes de guerre, du départ d’une majorité de Vietnamiens dès 1970, ou encore du nombre de réfugiés partis au Sud-Vietnam. En 1970, 300 000 Vietnamiens partirent du pays (300 000 selon Vickery, 310 000 selon Sliwinski, 320 000 entre 1970 et 1974 selon Banister & Johnson). Si l’on suppose que la natalité n’a pas été entamée par la guerre, et si l’on applique arbitrairement, pendant cinq années, à une population de départ de 7 millions d’habitants, le taux d’accroissement annuel de 2,9 %, donné par Migozzi pour les dernières années du Sangkum, on parviendrait en 1975 à une population normale de 8 075 602. Il convient maintenant d’évaluer les victimes de la guerre. Le chiffre souvent accepté est de 500 000, proche des 600 ou 700 000 estimés par la C.I.A. comme étant le nombre global de morts " liés à la guerre ", mais des démographes l’ont réduit à près de 300 000 , chiffre que nous retiendrons. Il y aurait donc eu 7 775 602 habitants au Cambodge en 1975. Le résultat, serait forcément surévalué car il ne prendrait pas en compte la baisse d’accroissement naturel en période de guerre, l’impact des morts d’adultes sur la natalité de l’ensemble de la période. Selon Judith Banister et Paige Johnson, la réduction des naissances aurait été de 70 000 en 1970-1974 . On peut donc imaginer qu’un résultat moyen basé sur un taux d’accroissement légèrement optimiste se situerait aux alentours de 7 750 000 – 70 000, soit 7 680 000. Par une autre méthode, en retranchant de la population de juin 1970 le nombre de victimes avant de multiplier le taux d’accroissement, on arriverait à une population en 1975 de 7 729 515 habitants. On pourrait aussi utiliser, dans nos extrapolations, le taux d’accroissement de 2,2 %, généralement utilisé par les autorités du pays pour évaluer la population en 1969-70. Appliquée pendant cinq ans à un nombre d’habitants supposé à 6,85 millions pour refléter les pertes à venir de la guerre, l’utilisation de ce taux sur cinq ans donnerait 7 637 391 habitants en avril 1975 auquel on déduirait le déficit de naissances de 70 000 pour aboutir à 7 567 391. On peut prendre en compte cette diminution des naissances par un autre moyen. Selon la C.I.A., la population a augmenté selon un facteur de 0,095 ou, selon Ea Meng-Try, d’environ 0,07 . Dans les deux cas, le taux d’accroissement est bien inférieur à 2 %. Selon ces facteurs, on aboutirait, à partir d’une population fixée, par commodité, à 6 850 000 vers juin 1970, à une population de 7 500 750 ou de 7 329 500. La C.I.A., partant d’une population estimée par les Nations-Unies à 7,06 millions en juillet 1970, et prenant en compte les désastres de la guerre, arrivait à une population de 7,364 millions habitants en avril 1975. Elle estimait qu’environ 250 000 Vietnamiens ou Cambodgiens ayant des liens de parenté avec eux avaient été rapatriés durant les semaines suivantes . Selon ces diverses estimations, il pourrait être resté entre 7,1 et 7,3 millions d’habitants au début du régime du K.D., chiffres que nous choisirons pour effectuer des projections pour 1979. Curieusement, Marek Sliwinski avance que la C.I.A. retenait le chiffre de 7,3 millions et prend ce chiffre comme hypothèse de population la plus basse. C’est oublier le départ des Vietnamiens signalé par la CIA. Il est vrai qu’il n’estime qu’à 70 000 le nombre de Vietnamiens restés vivants au Cambodge après 1970 . Quant à Ben Kiernan, il ne retient dernièrement, comme estimation de la population en 1975, que le chiffre de 7,9 millions – le même chiffre que celui donné par la Commission Economique et Sociale de l’ONU pour la moitié de l’année 1974 , un chiffre certainement fourni par les autorités du Cambodge. Ce chiffre, pense-t-il, a l’heur de se conformer avec sa propre évaluation du nombre de " victimes " (1,5 millions) effectuée après enquête auprès de cinq cents réfugiés, ainsi qu’avec l’évaluation – non publiée – réalisée par Steve Heder du nombre de morts en excès par rapport à la population escomptée en 1979 à partir d’un échantillon de mille ou mille cinq cents réfugiés décomposé en quatre catégories (1,5 millions selon le chiffre rapporté par Kiernan et Heuveline, entre 1,2 et 1,5 selon les chiffres rapportés par Serge Thion, ou 1,7 selon une communication personnelle récente de Heder) .
La même variété s’observe quant à l’évaluation du nombre de survivants. Nous essaierons de retenir celles qui prêtent le moins à la critique. Kiernan en mentionne une donnée par l’A.F.P., sans plus de précision : 6 millions. Ce chiffre était également répandu parmi le personnel humanitaire en 1979 . 6 millions était le nombre donné à nouveau en novembre 1980 par un fonctionnaire de l’ONU . A la moitié de l’année 1980, l’ONU estimait la population à 5,7 millions. Cette évaluation était basée sur un rapport de la C.I.A., qui évaluait, pour le début de l’année 1979, la population à 5,767 millions . Plus tard, dans l’édition de 1994 de ses World Population Prospects, l’ONU révisait ses chiffres : la population de la moitié de l’année 1980 avait été de 6,7 millions. Patrick Heuveline indique que l’ONU désormais en compte une enquête réalisée par les autorités du Cambodge sur la base de registres de population tenus par les chefs de village. Ce recensement gouvernemental laissait penser que la population de 1980 était de 6,4 millions. Plusieurs observateurs ont d’abord jugé cette estimation exagérée, en premier lieu au niveau local, pour recevoir davantage d’aide du gouvernement, et en second lieu au niveau national, pour obtenir davantage d’aide internationale. Il est vrai que ces chiffres contrastaient beaucoup avec ceux publiés précédemment par le même gouvernement lorsqu’il rendait Pol Pot responsable d’avoir réduit la population du Cambodge à 4 millions d’habitants. D’autres calculs ont abouti à une évaluation assez haute : Banister et Johnson, qui considéraient que le recensement n’avait pas pu dénombrer les nombreuses personnes qui se déplaçaient spontanément dans le pays, aboutissaient à un résultat de 7 millions. Cependant, Patrick Heuveline remarquait que les migrations avaient pu conduire les recenseurs à interroger plusieurs fois certaines personnes. L’estimation de Banister et Johnson serait ainsi surévaluée. Néanmoins, on peut penser que leurs remarques restent valables pour ce qui concerne les émigrations. En l’état, il paraît difficile d’apprécier un tel chiffre. Cependant, Patrick Heuveline, qui a effectué des calculs basés sur les registres électoraux de 1993, estime que l’on devrait ajouter 10 % d’habitants en plus à l’enquête gouvernementale mentionnée, ce qui, après relecture, signifie qu’il parvenait à 7,04 millions d’habitants (10% de plus que 6,4 millions). L’avantage de ce calcul est qu’il prenait aussi en compte la population des camps de réfugiés survivants du K.D. en 1980, puisque la population de 1993 incluait la quasi totalité des réfugiés – 370 000 d’entre eux étaient censés être rapatriés pour les élections et ceux restés en Thaïlande étaient autorisés à voter. Cependant, nous ne savons si Heuveline a pensé à comptabiliser les quelques 200 000 réfugiés partis dans des pays occidentaux . Car la population de 1993 ne prenait peut-être pas en compte les Cambodgiens partis dans les pays occidentaux. Ceux-ci comprenaient de toute façon une majorité de personnes éduquées ayant fui le K.D. très tôt. Malgré les raisons qui peuvent expliquer le chiffre de 7,04 millions, Heuveline suggérait que cela indiquait qu’il n’y avait probablement pas eu autant de " sous-inscription " que l'on aurait pu s'y attendre dans le recensement de 1992. Il considérait donc ce calcul comme une estimation haute, à voir un graphique présenté dans son étude. Cependant, il est possible qu'il y ait eu sous-inscription électorale pour des raisons politiques. Selon ledit graphique, l’estimation moyenne était d’environ 6,8 et l’estimation basse de près de 6,2 millions. Si l’on prolongeait la courbe de cette estimation haute, on parviendrait, pour 1979, à une population légèrement inférieure à sept millions (mais peut-être ne peut-on utiliser cette courbe pour estimer l'évolution de la population de 1979 à 1980). En tous les cas, Heuveline écrivait que, rétrospectivement, l’enquête du gouvernement (6,4 millions, un chiffre qui ne comprenait pas les réfugiés) ne paraissait plus aussi improbable qu’elle avait pu l’être . En 1997, un autre démographe, Jerrold W. Huguet, partant de la population recensée en 1996 parvenait par rétroprojection à une population de 6,55 ou 6,6 millions en 1980 (qu'il disait réduite du fait des flux de réfugiés, ce qui portait les survivants à peut-être 6,8 millions) . En 1993, Banister & Johnson parvenaient, d’après une méthode de décomposition de la population par âge et par sexe, saluée par Heuveline, à une population de 6,36 millions en décembre 1978 et de 7 millions en 1980 .
Une évaluation calculée par Michael Vickery selon plusieurs méthodes parvenait à mi-chemin des estimations gouvernementales et de celles, plus récentes, de démographes avec un chiffre de 6,7 millions de survivants. Cette évaluation découlait de corrections effectuées au rapport de la C.I.A., sur la base d’impressions tirées de ses propres entretiens, de calculs d’addition du nombre de réfugiés à l’étranger (300 000) et de décroissement à partir des évaluations officielles de la population vivant à l’intérieur du Kampuchéa : 6,59 ou 6,8 millions en 1981 selon le gouvernement cambodgien, et, 6,5 millions en décembre 1980 selon la F.A.O.. Vickery ajoutait au seul chiffre de 6,8 millions les 300 000 Cambodgiens vivant à l’étranger.
Mais quel était donc le nombre exact de réfugiés en 1980-1981 que l’on peut considérer comme survivants ? Les réfugiés vietnamiens ou khmers restés respectivement au Vietnam et en Thaïlande peuvent représenter au moins 320 000 Vietnamiens et 35 000 à 50 000 Khmers ayant fui le K.D. . Tous n’avaient pas fui sous le K.D. (85 000 l’avaient fait selon la C.I.A.). Certains étaient partis des zones révolutionnaires avant 1975, notamment les Vietnamiens au Sud-Vietnam, et d’autres, nombreux, étaient partis après 1979. Toutefois, nous considérerons comme Vickery que la grande majorité des réfugiés Cambodgiens faisait partie des survivants de tout le régime du K.D., puisque près de 450 000 d’entre eux étaient partis en 1979 et en 1984-1985 . De la même façon que nous considérerons qu'une partie de ceux qui ont péri en voulant fuir le K.D. en ont été victimes. Toutefois, les chiffres de 1980 et 1981 contenaient les quelques 150 000 réfugiés revenus du Vietnam au début de 1979 ou en 1980 . Presque tous Vietnamiens, ils n’avaient pas vécu plus de quelques semaines sous le K.D. Les survivants au sens strict seraient alors trouvés en additionnant aux résultats du recensement 50 000 réfugiés et en leur soustrayant 150 000 non survivants et en remontant le temps pour arriver au mois de janvier 1979.
Mais les évaluations gouvernementales de 1980 appellent beaucoup de questions. Elles ont pu être surévaluées à une échelle inconnue pour recevoir plus d’aide, ou sous-évaluées à une échelle inconnue en raison des déplacements de population. Certains statisticiens estiment que le chiffre de 6,6 millions d’habitants à la fin de l’année 1980 comprenait tous les Cambodgiens situés à l’intérieur des frontières, mais Ea Meng-Try estime qu’il omettait les habitants de la zone de résistance – peut-être un million en 1982. En ajoutant le nombre de réfugiés à ces chiffres, on serait parvenu à une population de huit millions d’habitants. Nous ne savons pas non plus si les 6,6 millions comprenaient les personnes regroupées le long de la frontière, qui, selon une source thaïlandaise représentaient 740 000 personnes en janvier 1980, dont 150 000 traversèrent la frontière dans les jours suivants . C’est là un point capital que nous n’avons pas résolu. Supposons à tout hasard que le gouvernement ait été compétent et ait pris en compte toutes les populations situées sur son territoire. Retenons pour l’heure le chiffre de la FAO en décembre 1980, 6,5, fort probablement tiré des 6,4 et 6,59 millions estimés par le gouvernement en 1980 et en 1981. Réduisons-le à 6,35 pour prendre en compte l’arrivée des Vietnamiens partis précocement et parvenir au nombre de survivants situés en territoire cambodgien. Elevons-le à 6,4 pour prendre en compte les 50 000 réfugiés Khmers restés à l’extérieur du territoire. En établissant une projection de population dans le passé, on aurait environ 6,2 millions survivants en janvier 1979. Le déclin absolu par rapport à la population d’avril 1975 s’élèverait alors à 900 000 personnes. Mais en retenant les évaluations de la population parvenant à 7 millions en 1979, ce déclin ne serait plus que de 100 000.
Cependant, comme il y eut des naissances sous le K.D. – ce qu’aucun auteur ne conteste – le déclin par rapport aux prévisions envisageables est plus important. Ce qui nous conduit à nous demander selon quelle proportion la population se serait accrue si la politique du K.D. n’était venue heurter cet accroissement. Il faudrait établir ce qu’était la moyenne de l’accroissement annuel pendant la guerre. En nous appuyant sur les taux donnés par la C.I.A., le résultat serait de 0,95 % par an , contre 2,2 % en temps normal. En supposant que les séquelles de la guerre sur le taux d’accroissement naturel soient longues, on pourrait appliquer à partir des hypothèses pour avril-mai 1975 (7,1 ou 7,3 millions) un taux d’accroissement annuel de 1,5 % pendant trois ans et 1,08249999 pour les derniers huit mois et vingt jours. L’espérance de population en janvier 1979 aurait alors pu être de 7 504 687 ou de 7 716 084. Le déficit démographique s’élèverait alors, pour une population survivante évaluée à 6,2 millions, à près de 1 304 000 ou 1 516 000, et, pour une population survivante probablement sous-évaluée de 5,767 millions (C.I.A.), à 1 736 000 ou 1 949 000 – 1,8 millions était d’ailleurs le déficit maximum envisagé par le ou les statisticiens de la C.I.A, le minimum étant de 1,2. En supposant un taux d’accroissement qui serait remonté, après les destructions, à l’équivalent de 2 %, c’est-à-dire encore un peu moins que 2,2 %, on serait parvenu à une population de 7 643 325 ou 7 858 579 soit un déficit de 1 443 000 à 1 658 579. On peut également tenter d’évaluer, pour chaque année, le nombre de naissances et de morts qui ont pu se produire pendant 3,721333 années sous le K.D. selon un taux annuel de 30 pour 1000 naissances – contre 46 pour 1000 dans les années soixante –, ainsi que le nombre de morts selon un taux de 24 pour 1000, situé à mi-chemin entre le taux estimé en temps de paix, 18 pour 1000, et le taux en temps de guerre, estimé au double selon la C.I.A. En avançant dans les calculs par séquence d’une année, ce qui a pour effet de gonfler les chiffres de quelques centaines, et, pour la dernière séquence, de 0,7216666 année, on passerait, selon une hypothèse de population de départ basse, de 7,1 millions à 7 259 252 . Le déficit de population à imputer à la révolution serait dès lors équivalent à 959 000. En prenant en compte un taux de mortalité à imputer aux séquelles de la guerre de moindre ampleur, les pertes dues à l’application de la politique du K.D seraient plus importantes. Et en considérant que le nombre de naissances réussies ait été plus réduit que celui supposé, les morts dus à l’application de cette politique seraient alors revus à la baisse. Enfin, si l’on pense probable que la population ait été d’environ 7 millions en 1979 (hypothèses hautes de Banister & Johnson et de Heuveline), le déficit brut serait de 100 000 à 300 000 personnes et le déficit relatif de 260 000 à 700 000 personnes. Une mortalité excédentaire de 700 000 ne serait d’ailleurs pas en contradiction avec des calculs réalisés à partir de témoignages recueillis de fraîche date qui indiquaient qu’il y avait eu près d’1,5 millions de décès visibles. La mortalité normale prévisible sur une période de plus de trois ans et demi d’après-guerre, pour une population de plus de 7 millions, est en effet de 620 000 à 650 000 morts avec un taux de mortalité évalué à 24 % et un taux de natalité évalué à 30 %. Les quelques 900 000 disparitions supplémentaires rapportées par les rescapés pourraient bien comprendre 600 à 700 000 décès supplémentaires dus à la politique du K.D. et 200 à 300 000 personnes non encore retrouvées en 1979-1980 ou comptabilisées deux fois lors des enquêtes. La prise en compte d’une mortalité excédentaire de 260 000 obligerait, elle, à remettre en cause le degré de représentativité des personnes interrogées, ou le degré de crédibilité des récits de survivants, que cela soit imputable à leur subjectivité ou au fait qu’ils n’aient pas eu d’informations directes pour un quart des décès rapportés. On sait par exemple que des personnes emmenées pour être rééduquées étaient souvent considérées par leur proches comme ayant été assassinées. A l’inverse, un déficit relatif de 1,4 millions, qui suppose, en prime, des centaines de milliers de morts naturelles, signifierait que les personnes interrogées n’ont pas rapporté toutes les disparitions.
En retenant pour hypothèse un déficit démographique de l’ordre de 250 000 à plus d’ 1,6 millions, on aboutit à des chiffres moins précis que ceux de Ben Kiernan (1,7 million) de Michael Vickery (740 000 dont une moitié de personnes exécutées à 1 million) de Ea Meng-Try (1 ou 1,2 millions de morts toutes causes comprises avec une population survivante de 6,1 millions en 1980) de Banister & Johnson (1,05 millions avec une population survivante de 7 millions) et de Kiljunen (1 million), mais toutefois moins larges que ceux du démographe Patrick Heuveline (de 700 000 à 3,2 millions) qui ne remet pas en cause les chiffres de survivants de 1980 donnés par le US bureau of the census – 5,7 millions, sans doute plus pour fin 1978 avant la famine de 1979, qui plus est réévalués par la suite à 6,586 – . Nous avons en effet voulu tirer les conséquences des jugements produits par Heuveline et avons employé une façon de procéder ignorée par Ben Kiernan. Enfin, nous avons pris en compte des informations qui n’étaient pas connues de ces auteurs, et retenu des évaluations et des probabilités qui n’étaient pas toujours exploitées. Ces résultats, basés sur des extrapolations démographiques, restent des hypothèses provisoires. Nous avons entrepris de détailler notre démarche de manière à servir le lecteur susceptible de la poursuivre et de la compléter.
La surmortalité de la population en 1975-1978 n’est pas le seul héritage que le Cambodge doit surmonter pour retrouver un niveau de vie acceptable. Il a connu d’abord l’agression états-unienne (pour les Cambodgiens qui perdirent tant d’êtres chers écrasés par des extra-terrestres bien à l’abri dans leurs bombardiers, Américain était " synonyme de mort " si bien qu’avant d’en voir en chair et en os, en train de fuir vers la Thaïlande, certains les observaient effarés comme s’ils s’attendaient à voir des " ogre[s], la gueule bardée de crocs " (Ponchaud). durant cette période, le pays a connu la destruction des infrastructures économiques, sanitaires, hydrauliques et éducatives, les départs à l’étranger de la population qualifiée. En 1978-1979, il y eut la guerre contre le Vietnam, les déplacements de population qui étendirent le paludisme sur tout le territoire, le détournement d’une partie des ressources par ce pays voisin. La guérilla " Khmère rouge " fut ensuite entretenue jusqu’en 1998 près de la frontière thaïlandaise par une coalition hétéroclite regroupant les Etats-Unis, la Chine et la Thaïlande. C’est ce conflit qui engendra la propagation massive de mines anti-personnelles à partir de 1979, dont tant de Cambodgiens eurent à souffrir. En 1999, le Cambodge était l’un des pays les plus couverts de mines avec l’Angola, le Mozambique, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Birmanie, et l’Afghanistan. Des dizaines d’années seront encore nécessaires pour désamorcer les quelques cinq millions de mines antipersonnelles enfouies sur près de 644 km² notamment dans les districts de Samlaut ou Sala Krau, près de Battambang, et près de la frontière thaïlandaise où étaient repliés les rebelles . En 1991, le Cambodge était l’un des dix pays les plus pauvres de la planète. En 1993, la tuberculose était la maladie la plus préoccupante – comme au début des années quatre-vingt. Et en 2000, vingt mille Cambodgiens étaient touchés par la lèpre contre un millier en 1982 .
V. La question des séquelles psychologiques parmi les survivants [pp.334-336]
En 1980, le docteur Claude Malhuret relevait deux principales sources des problèmes psychologiques parmi les réfugiés présents en Thaïlande : l’enfermement et l’inactivité . Pour les années 1979-1981, le psychiatre David N. Ratnavale mentionnait d’autres facteurs : les conditions amenant une personne à fuir son pays, les expériences traumatiques rencontrées lors de la recherche d’un refuge, les problèmes de tension et d’instabilité dans les camps d’accueil contrôlés par des étrangers, les plans de rapatriement en masse, les rumeurs d’incursions armées, l’angoisse ressentie devant les départs groupés vers une destination inconnue, et le déracinement. De plus, les cas d’états psychotiques ou d’indifférence pouvaient être liés à la malnutrition, à la malaria, à la fièvre typhoïde, et à d’autres maux. Les cas d’angoisse étaient traités au valium. Etonnamment, on avait diagnostiqué peu d’états de stress post-traumatique. Cela pouvait provenir de l’action apaisante des guérisseurs cambodgiens, d’un manque de données collectées, ou de la difficulté d’en distinguer les symptômes spécifiques, notamment en raison de la " variation ethnique de perception et d’expérience ", d’un retard de cet état à se manifester et à être diagnostiqué et traité au sein des camps de réfugiés, ou encore de la réticence des soignants occidentaux à diagnostiquer des troubles qui excluraient certaines personnes de l’émigration aux Etats-Unis, etc. . Peu de temps après ces premières enquêtes sur l’état psychique des réfugiés cambodgiens, les suivantes montraient que comme pour d’autres rescapés de guerre ou de camps ayant été confrontés à l’image de la mort, les séquelles les plus répandues étaient la dépression chronique, l’anxiété, les intrusions de souvenirs, l’hyperréaction émotionnelle, l’inadaptation au travail. La malnutrition et l’ébranlement général de la santé sous le K.D. avaient accru ces phénomènes, mais leurs cas et leurs histoires étaient parmi les plus difficiles à observer et à entendre par les psychiatres travaillant auprès de réfugiés Indochinois. Les observateurs étaient particulièrement frappés par la façon passive de s’exprimer des Cambodgiens et leur absence d’émotion. Les raisons avancées étaient en partie leur habitude supposée traditionnelle de réfréner leurs émotions (des Cambodgiens jugent pourtant leurs compatriotes très émotifs), mais aussi le fait qu’ils avaient été maltraités par des compatriotes qui ne respectaient plus leur culture, et le qu’ils s’étaient trouvés dans un état d’impuissance totale .
D’autres enquêtes psychiatriques, menées à partir de la moitié des années quatre-vingt, tendent à remettre en cause la validité de la notion d’état de stress post-traumatique (P.T.S.D.), car si les Cambodgiens semblaient hantés, plus souvent que de coutume, par des visions de fantômes, cela n’était pas forcément lié à des expériences traumatiques ponctuelles mais, de l’aveu même de certains patients, au fait d’avoir dû vivre au milieu des forêts – connues pour être peuplées d’esprits malfaisants dont la vision peut préfigurer la mort – ou au fait de n’avoir pas pu pratiquer les rites funéraires indispensables à la réincarnation de leurs proches. Le traumatisme pouvait également correspondre à une accumulation d’excitations qui avaient dépassé la capacité de tolérance ou de compréhension du sujet. Aussi " quantifier l’impact de l’époque khmère rouge sur la genèse [des] troubles " s’avérait-il " impossible " (Philippe Auby, suite à son enquête en Thaïlande en 1989-1990). Dans son étude, Auby avait relevé la fréquence des cauchemars mettant en scène une foule menaçante. Peut-être peut-on y voir des réminiscences des séances de critique auto-critique ? Il suggérait aussi que les cauchemars des enfants pouvaient être dus aux histoires rapportées après-coup par leurs parents sur cette période. Selon Geneviève Welsh, des facteurs extérieurs entraient en ligne de compte comme les représentations ultérieures du traumatisme et les références à un destin collectif tragique qui rendait le deuil pathologique. Les états jugés délirants, dépressifs, ou simplement silencieux, pouvaient être rattachés à une manifestation culturelle du deuil, ou à un deuil chronique. Les patients avaient en général perdu la trace de leurs proches et se sentaient particulièrement orphelins de leur Cambodge natal.
Il apparaît donc que deux coupures étaient de première importance : la coupure religieuse et la coupure culturelle. Dans le premier numéro de la revue du Centre de Documentation du Cambodge, Searching for the Truth, un bonze interrogé avait expliqué que des gens étaient hantés dans leurs rêves par les âmes de leurs parents non réincarnés dans un autre monde à qui ils n’avaient pas pu rendre hommage par des rituels. Philippe Sebille soulignait " la discrétion des cas d’état de stress post-traumatique " dans les camps de Thaïlande, alors que dans des pays occidentaux, les Cambodgiens souffraient de l’acculturation et du manque de structures de soutien traditionnels . A tout considérer, les Cambodgiens de la diaspora souffrent plus de démoralisation (Carol Mortland le constata aux Etats-Unis) que les Cambodgiens du Cambodge. May Ebihara, familière d’un village de Kandal, Svay, ne constata, après plusieurs séjours de 1990 a 1996, qu’un seul cas de folie, ou plutôt d’instabilité émotionnelle, celui d’une femme qui aurait assisté à la mort de sa famille et qui disait pleurer et rire sans raison véritable. Elle n’eut pas d’autres " preuves " de cas d’instabilité émotionnelle chez ces ruraux qui avaient dû vivre dans des maisons au ras du sol, dans des zones sauvages (prey), " même si beaucoup de villageois portent sans aucun doute de profondes blessures psychologiques à cause du KD qui sont peut-être somatisées sous forme de maladies bénignes " .
La fragilité de l’état psychologique de certains rescapés semble donc découler de bouleversements du mode de vie, d’une existence dépersonnalisée hantée par la peur de la mort, mais aussi, globalement, de ruptures culturelles, et pour les générations suivantes et déracinées, de représentations schématiques de ce qu’ont vécu leurs compatriotes. Il n’est étonnamment presque jamais fait mention, dans ces enquêtes, des traumatismes liés à la guerre de 1970-1975 – sauf un cas de céphalée, séquelle d’éclats de mortier reçus en 1973. On aurait pourtant pu imputer à la guerre de nombreux cas de névroses. Sans doute cela provient-il de ce que la plupart des réfugiés interrogés appartenaient à cette population urbaine relativement épargnée par les combats et les bombes.
VI. Des cadavres comme engrais : réalité isolée, rumeur, propagande de guerre ? [pp.336-338]
Des rescapés mentionnent des procédés de fertilisation où sont impliqués des cadavres humains, mais sous des formes si diverses qu’il est difficile de les faire remonter à un plan ordonné : cadavres déterrés réduits en cendres, cadavres laissés se décomposer dans des rizières ou sous les arbres fruitiers, cadavres laissés macérer dans un bassin dont on recueillait l’eau pour accueillir des plants de riz avant de les transplanter. Si l’on fait, par ailleurs, preuve de doute méthodique, on s’aperçoit qu’il est difficile de savoir si l’on a suffisamment insisté auprès de ces témoins pour savoir s’il avaient vraiment vu de tels procédés, et l’on se demande si ces histoires n’ont pas été amplifiées ou tissées par la propagande vietnamienne . Le rôle de la rumeur ou de la réinterprétation mythique est illustré par un témoignage émanant du Nord-Ouest : " Si encore nous avions pu les incinérer : le bois ne manque pas ici pour le faire. C’est interdit. J’ai entendu que les Khmers rouges préféraient que les corps pourrissent dans la rizière afin de l’engraisser " . Nombre de Cambodgiens ne comprenaient sans doute pas que cette interdiction particulièrement sacrilège d’incinérer provenait du seul besoin d’économiser le bois. Ce que rapportait François Ponchaud de ces histoires d’engrais humain avait toutes les formes de la menace ou de l’allusion colportée par peur ou interprétée de manière à noircir un tableau : " " Si vous n’êtes pas contents, nous vous emmenons dans un lieu où la nourriture est très abondante ". Ils voulaient parler de la rizière où ils exécutaient les mécontents ". " Dans le cas de non-conversion, l’Angkar lui "partageait deux mètres de rizières ", où il allait " faire de l’engrais ", expressions signifiant la mort. Pas une mort inutile cependant, puisqu’elle servait à engraisser la terre. Ce genre de rééducation a pour but (…) ". " Certes, beaucoup [de phnom-penhois] n’eurent pas le temps de s’en plaindre : ils ont rapidement servi " d’engrais " à la terre qu’ils devaient cultiver ". " En juin 1975, 88 aviateurs en stage de formation en Thaïlande avaient demandé de rentrer au pays : cela leur fut accordé, mais à peine avaient-ils franchi la frontière, que les Khmers Rouges les déshabillèrent et les exécutèrent. " On ne peut alourdir la terre avec ces gens-là ", expliquèrent les cadres aux paysans lors des réunions quotidiennes " . Dans d’autres récits, on constate que les éléments les plus récurrents se ramènent à des soldats menaçant des civils de finir en engrais. Les personnes visées étaient sans doute d’autant plus enclines à ajouter foi à ces menaces directes ou rapportées que les morts étaient jetés dans des fosses comme les excréments stockés pour servir d’engrais naturel , et qu’il arrivait que des cimetières soient transformés en champs . Cependant, de telles menaces étaient désavouées par la direction centrale, du moins entre membres du Parti : des messages d’unités armées du Comité Central, envoyés de la zone Nord-Est au chef de l’Etat-Major de l’armée Son Sen, mentionnent que des mesures de discipline furent prises par de hauts cadres à l’encontre de leurs subordonnés coupables d’avoir menacé leurs propres combattants d’être transformés en engrais . Récemment, l’équipe du Documentation Center of Cambodia a réalisé un article, " Grandmother of "fertilizer" [grand-mère de l’engrais] ", où une phnompenhoise déplacée à Po Penh, dans le district de Phnom Srok et la province de Banteay Mean Chey, raconte comment ce surnom lui fut donné lorsqu’elle était responsable d’une unité de quarante femmes chargées de produire de l’engrais à partir d’excréments et de corps humains. L’équipe, accompagnée de quatre soldats armés, allait déterrer des corps et nettoyer des ossements avant de les brûler et d’en obtenir des cendres. Quelle était la procédure d’incinération ? Cela n’était pas précisé . Cette histoire, qui est la mieux construite que nous ayons lue, mériterait d’être vérifiée.
Ajoutons que de tels bruits ont pu prendre vie pendant la guerre de 1970-1975 : en 1973-1974, un journaliste américain rapportait qu’un réfugié nommé Lach Pech avait dit que des bonzes avaient dû, dans les zones rebelles, déterrer les racines de gros arbres pour jeter des corps dans les trous ainsi dégagés . Cette paraître curieuse. Pourquoi prendre la peine de déterrer des racines pour y mettre à la place, ou autour, des cadavres, surtout s’il s’agit d’arbres déjà parvenus à bonne taille qui n’ont pas besoin d’engrais ? On aimerait savoir comment étaient concrètement déterrés ces racines. Au fil des questions, peut-être que cette histoire ne tiendrait pas plus longtemps que les arbres ainsi maltraités. Les guerres sont généralement propices à la propagation de nouvelles macabres infondées. Et l’on notera que la réduction des cadavres en engrais en est un genre particulièrement prisé puisqu’elle appartient aux images d’horreurs collées aux crimes allemands depuis la première et la deuxième guerre mondiale . Y a-t-il eu volonté de diaboliser l’adversaire en se basant sur ces histoires françaises ou communistes anti-fascistes ? Ou les mêmes causes produisent-elles les mêmes effets dans certaines strates de l’imaginaire humain hanté par l’idée d’être traité décemment après sa mort ? Il convient enfin de se demander si ces histoires n’ont pas été puisées dans un certain folklore macabre. Le genre des menaces à l’engrais était en germe dans certaines envolées de Sihanouk : vers 1969, si l’on en croit Bernard Hamel, le Prince traîna des députés dans la boue en les qualifiant d’excréments à ce point inutiles qu’ils ne pouvaient servir d’engrais comme en Chine . Et il est arrivé que des phrases identiques fussent prononcées contre des cadres communistes au Vietnam, sans pour autant qu’ils soient éliminés . Or, comme nous l’avons vu plus haut, les diatribes avilissantes de certains cadres appartenaient au même registre : on ne pouvait même pas alourdir la terre avec tels anciens militaires.