CHAPITRE 9

LE MOUVEMENT REVOLUTIONNAIRE S’IMPLANTE HORS DES VILLES (1963-1967)

 

 

I. Les conditions de vie dans les campagnes.

     

Les principaux atouts du Cambodge étaient les plantations de caoutchouc situées sur les terres volcaniques de l’Est, ainsi que les immenses réserves d’eau douce qui, d’août à octobre, inondaient la plaine centrale, et en faisaient l’un des pays les plus poissonneux du monde. « Là où il y a de l’eau, il y a du poisson …» assurait le dicton [1]. Si le pays exportait, sous Sihanouk, de deux cents à cinq cents mille tonnes de riz chaque année, ses terres étaient peu propices à la riziculture et subissaient les irrégularités des précipitations. Le rendement moyen était un des plus bas au monde – entre huit cents  kilos ou une tonne de paddy par hectare et par an. Les raisons en étaient surtout que les paysans ne sélectionnaient pas convenablement leurs semences après la récolte, et que les autorités procédaient à des choix de variétés de riz peu judicieux [2]. Une heureuse exception, en matière de rendement, était constituée par les terres argilo-limoneuses de la province de Battambang, où les divisions sociales étaient aussi les plus grandes. Mais si la nature offrait aux paysans de quoi se nourrir, mais ils devaient faire face aux réquisitions de paddy par les militaires, et étaient imperceptiblement roulés par des négociants privés ou publics lorsqu’ils leur vendaient du riz, et devaient s’endetter périodiquement auprès d’usuriers pour subvenir aux dépenses religieuses où payer les taxes et autres rétributions qu’entraînait inévitablement tout service sollicité à un fonctionnaire. Pour toutes ces raisons, les paysans étaient peu incités à accroître la productivité et poussaient leurs enfants à envisager une carrière de fonctionnaires [3].

Dans son discours de septembre 1977, Pol Pot faisait beaucoup de cas de l’enrichissement des propriétaires fonciers et de la paupérisation générale (un mot qu’il définissait devant son auditoire juste après l’avoir prononcé). L’exemple qui servait d’appui à son raisonnement était la situation qui prévalait à Thmar Koul, dans la province de Battambang, où 90 % des terres étaient supposées appartenir à quatre ou cinq propriétaires. Ce cas, s’il est permis d’y accorder foi, était peu représentatif de la condition paysanne moyenne y compris au seul Nord-Ouest, où, comme l’indiquait Nguyen Thanh Son en 1950, des propriétaires fonciers pouvaient détenir cinquante hectares là où les plus riches propriétaires de Takeo et Kampot n’en possédaient que dix. Comme l’indiquait Jean Delvert dans Le Paysan Cambodgien (1961) au terme d’une étude des registres du Cadastre de 1956, la grande propriété n’avait d’importance que dans des régions peu peuplées, comme dans les srok (districts) de Kompong Trabek, Sangker, et Battambang. Pour Battambang, les propriétés de plus de 10 ha ne représentaient que 5,5 % de l’ensemble des terres de rizière, et les fermages étaient modérés. Les 1191 grandes propriétés du pays (de 20 à plus de 100 ha) étaient de création récente (1920), et la primauté de la richesse rurale était commerciale. Officiellement, et bien que certaines plantations aient été cédées à des étrangers, les terres du Royaume étaient à la disposition du peuple moyennant une taxe foncière, voire étaient tout simplement octroyées aux plus déshérités. Avec une densité de population dix fois inférieure à celle du Vietnam [4], le Cambodge ne connaissait pas de problème agraire aigu. Dans les régions les plus peuplées, « 90 à 100 % des paysans » étaient propriétaires. 80 % des propriétaires disposaient de moins de deux hectares. Cela semble peu mais, dans les registres du cadastre, la propriété de l’époux et de l’épouse était parfois séparée. Dans un village cambodgien assez représentatif de la situation moyenne des paysans, décrit par May Ebihara, on pouvait observer qu’avec au moins deux hectares, les paysans vivaient suffisamment et pouvaient réaliser des surplus à vendre, sauf en cas de mauvaise saison. Les paysans qui ne cultivaient pas assez de riz pour l’échanger cultivaient aussi des légumes, possédaient des arbres fruitiers et des palmiers, pêchaient le poisson dans les champs inondés, et élevaient des cochons et des poulets. D’après Delvert, entre 35 et 65 % des coolies étaient propriétaires [5].

En 1962, les paysans représentaient les trois-quarts de la population cambodgienne. Des statistiques ont alors indiqué que 53 % des familles agricoles possédaient jusqu’à deux hectares, et 30,7 % moins d’un hectare. En bénéficiant d’un à deux hectares (22,3 %), il était possible de se suffire à soi-même dans les années de bonnes récoltes [6]. En dehors de zones délimitées, la grande majorité des paysans possédaient leurs terres (plus de 80 % d’entre eux à la fin des années soixante [7]), mais leur sort était bien éloigné de l’image avantageuse qu’en donnait Sihanouk. Nombre d’entre eux étaient assujettis à l’endettement pendant au moins une partie de l’année, et sortaient « lésés » des échanges avec les commerçants [8]. Il n’est cependant guère d’études permettant de savoir la façon dont ils percevaient leur sort. Une étude récente sur les conflits montre que les paysans ne manquaient pas de terres à défricher, mais évitaient les contacts avec les autorités administratives dont ils craignaient le zèle à prélever l’impôt sur les terres, les bœufs, les charrettes, les bicyclettes, la carte d’identité. Ces autorités interdisaient de pêcher le poisson, ou mobilisaient les gens pour des corvées qui n’étaient pas payées (construction de route, garde de frontière) [9]. Les déclarations et documents du Parti donnent eux-mêmes peu de renseignements valables sur les desiderata des paysans. Pol Pot mentionnait comment, vers la moitié des années cinquante ou le début des années soixante, au village de Krava, dans le district de Baray à un peu plus de 50 kilomètres de Kompong Cham, le Parti avait réussi à convaincre des femmes de manifester pacifiquement devant la maison du porte-parole du Parlement, afin de réclamer le retour de leurs maris arrêtés pour avoir protesté contre une expropriation de terre. Bien que ne connaissant rien des villes, des automobiles et du Parlement, ces femmes obtinrent gain de cause, ce qui prouvait pour Nuon Chea et Pol Pot l’invincibilité de cette force issue des campagnes [10].

L’historien Milton Osborne s’était rendu compte de visu, en 1966, qu’en dehors des villages modèles de la banlieue de Phnom Penh, beaucoup de paysans vivaient dans la saleté, étaient atteints de maladies (malaria, trachomes, pian, tuberculose, maladies vénériennes) et semblaient vieillir prématurément à partir de la trentaine d’années. Leur espérance de vie n’était que de 45 ans. Les pluies n’étaient pas toujours suffisantes pour assurer une production de subsistance. Le travail était pénible et nombre de jeunes venaient en chercher en ville, acceptant même la tâche précaire et usante de conducteur de cyclo-pousse (un cyclo-pousse pouvant parfois être partagé par deux conducteurs l’un pédalant la nuit, l’autre le jour [11]). Bien des paysans espéraient que leurs enfants parviendraient au travail routinier de salariés de l’Etat. En fait, les conditions de vie semblaient varier considérablement d’une région à une autre [12]. Cela était fonction de la densité de population, de la pluviométrie et de l’endettement plutôt que de la quantité de terres possédée. Par exemple, à Pimuk près de Samlaut, le principal fief des révolutionnaires, un ancien combattant Issarak expliquait que « ce n’était pas la superficie de la rizière qui faisait la différence entre les paysans, c’étaient les dettes ». Ces dettes étaient parfois remboursées en journées de travail, aussi « certains étaient même devenus domestiques ou ouvriers agricoles à vie » [13].

Les paysans manquaient de moyens de stockage de qualité, et étaient peu habiles à discuter avec le marchand qui pouvait les gruger sur les poids, les qualités, ou les paiements. Ils vendaient donc immédiatement leur récolte au cours le plus bas [14]. Le marchand vendait au paysan des biens d’utilisation courante à des prix ne dépassant pas 10% du prix de détail à Phnom Penh, mais, la plupart du temps, ces biens étaient fournis à crédit, contre du riz remis plus tard au moment des récoltes. Les taux usuraires pratiqués étaient de l’ordre de 5 % par mois soit 60 % par an selon Thion et Pomonti, d’un peu plus de 10 % par mois soit 100 % sur une durée de neuf mois selon Jean Delvert,  de 20 % par mois soit 240 % par an selon Phung Ton, ou encore de 200 à 300 % par an (240 % dans les centres urbains) selon Khieu Samphan. Selon Phouk Chhay, des paysans s’endettaient indéfiniment après avoir emprunté une somme destinée à l’éducation de leurs enfants, à des soins médicaux, à des dépenses festives, ou simplement à la consommation : « La situation était particulièrement pénible dans les régions les plus reculées, où l’usurier était aussi un intermédiaire pour la vente des produits agricoles ou pour l’achat des articles d’usage courant indispensables au paysan ». Sam Sok expliquait que les paysans s’endettaient pour financer diverses fêtes religieuses et familiales et que le boutiquier était lui-même conduit, de son côté, à emprunter à un bailleur de fonds prêtant sur gage à au moins 3 % par mois [15]. D’après l’Office de Crédit Populaire, en 1952, les 3/4 des 700 000 propriétaires exploiteurs s’étaient endettés pour une saison ou plus [16]. Jean Delvert remarquait qu’au Cambodge, la richesse était « commerciale, nullement terrienne » ; la paysannerie était « soumise à la domination du commerçant, ce qui nui[sai]t à son niveau de vie », tandis que de nombreux commerçants issus de l’immigration chinoise étaient pauvres en terres. Les avances à des taux usuraires pouvaient s’expliquer par le fait que lorsque le commerçant récupérait le riz, son prix avait baissé depuis le moment où il avait fourni diverses marchandises (tissus, poissons séché, vaisselle, sel, ...) [17].

Revenant plus tard sur ces problèmes, Khieu Samphan évoquait des taux d’endettement de l’ordre de 100% pour les paysans qui empruntaient du paddy au moment des semailles et le remboursaient à la moisson. A Saang, dans la province de Kandal, où il avait été député, les paysans vivaient selon une économie de subsistance dépourvue de la moindre culture commerciale. Le riz et le poisson subvenaient aux besoins, et étaient échangés contre des sauces, du prahok, de la viande, et un peu d’alcool. Les poulets n’étaient élevés que pour payer les impôts, et les paysans recevaient des avances des commerçants chinois au moment des labours. La principale demande des paysans était d’échapper aux usuriers et à une situation que Khieu Samphan nous a décrit comme celle d’une « mouche tombée dans une toile d’araignée » [18]. A un autre interlocuteur, Samphan précisait néanmoins que l’usure « n’était pas une cause immédiate des mécontentements des paysans. Ceux-ci éprouvaient même quelque reconnaissance à leurs prêteurs ». A long terme, pourtant, ils risquaient de s’enfoncer dans les dettes, et lorsque Samphan soulevait l’existence de ces problèmes, il se heurtait aux Ong Pang et aux Yaukbat, c’est-à-dire d’une part aux chefs et représentants des communautés chinoises auprès de l’administration, et d’autre part aux secrétaires de l’administration du district ou de la province. L’oppression économique passait également par l’interdiction administrative de couper du bois et par l’empiètement des domaines publics par des exploitants rapaces qui avaient soudoyé les autorités de la pêche et interdisaient arbitrairement de pêcher sur ces domaines [19].

En juin 1956 fut créé l’Office Royale de Coopération (O.R.O.C.), à l’initiative d’un jeune ministre de l’agriculture, le « progressiste » Chau Seng. Le but était d’établir en milieu rural des coopératives de crédit, de consommation et de production, et de les approvisionner en moyens financiers et en matériel. Les colons français avaient déjà établi un Office du Crédit Populaire en 1942 – lui même héritier lointain d’autres offices du même genre – dont le but proposé était, selon Hou Yuon, excellent, mais dont les avances « n’atteign[ai]ent les masses populaires qu’à travers la filière des usuriers intermédiaires. Elles ne serv[ai]ent pas la production » [20]. Les Cambodgiens qui souhaitaient se lancer dans le commerce manquaient de capital, de savoir-faire organisationnel, ou de savoir technique, et étaient en butte à la solidarité communautaire des Chinois. Les 400 employés de l’O.R.O.C. cherchaient donc officiellement à réduire la marge des intermédiaires, notamment d’origine étrangère, à libérer les paysans de la tutelle des usuriers lorsqu’ils achetaient des produits de consommation de première nécessité, à former techniquement les paysans coopérateurs au commerce et à la culture, et à aider les paysans pauvres en distribuant des crédits. Mais les crédits n’allaient pas toujours à l’investissement des coopératives, les impayés étaient nombreux, un certain nombre de coopératives étaient déficitaires, les responsables des coopératives de consommation et de crédits détournaient de l’argent à leur profit, et les commerçants gardaient dans bien des cas la faveur des paysans, car ils leur fournissaient rapidement et sans formalités, bien qu’au prix fort, les produits manufacturés dont ils avaient besoin. En effet, comme le relatait Meach Konn, le délégué Royal à l’OROC au Congrès National de décembre 1960, les coopératives devaient faire parvenir leurs commandes six mois avant la date de livraison, et certains coopérateurs s’étaient transformés en « trafiquants pour tirer de gros profits immédiats, ce qui [était] contraire au but auquel ils s[‘étaient] assignés pour lutter contre la spéculation ». Le Congrès national décidait alors de faire appel à des experts chinois et yougoslaves pour aider les coopératives à fonctionner. Les coopératives « primaires » consacrées à la consommation laissèrent la place à partir de 1961 aux coopératives à fonctions multiples. En janvier 1962, Meach Konn expliquait encore que la seule garantie exigée par l’OROC était « dans la bonne foi de l’emprunteur et la viabilité de son programme » [21]. Or en septembre 1966, Son Sann préconisait d’éviter des dotations de l’Etat et des avances à fonds perdus qui risquaient de provoquer des tensions inflationnistes, de suivre l’utilisation des crédits accordés aux agriculteurs jusqu’à la commercialisation de la production, et de demander un effort supplémentaire et gradué aux coopérateurs eux-mêmes en procédant progressivement à des augmentations de capitaux [22]. Phouk Chhay soulignait, lui, en 1965, que toutes les familles n’avaient pas les moyens d’adhérer aux coopératives car il fallait souscrire d’abord à des parts [23]. Serge Thion et Jean-Claude Pomonti ont souligné l’erreur qui a été de confier la gestion de l’O.R.O.C. et des unions provinciales de coopératives à des fonctionnaires qui se livraient à un pillage généralisé, les paysans n’étant plus que «  le bétail offert à la tonte des prévaricateurs ». Alors que les prêts n’étaient guère remboursés, ils ne subventionnaient pas réellement l’agriculture. Les dirigeants des coopératives étaient souvent des paysans riches et des négociants chinois qui détournaient une partie des fonds de diverses manières (par exemple en achetant des parfums de Paris qu’ils revendaient en ville pour leur compte personnel). En 1968, l’administration se contenta de réclamer la restitution d’une partie des fonds détournés [24].

Khieu Samphan était également d’avis que l’O.R.O.C. « ne répondait pas à la situation ». Les produits (tissus, etc.) que le gouvernement vendait à bas prix étaient achetés par les intermédiaires, et « le paysan était toujours hors du circuit ». « Sans parler des détournements ». Il aurait fallu que les paysans s’organisent entre eux, en coopératives, en petits groupes, pour acheter ce dont ils avaient besoin (médicaments, etc.). A la question de savoir s’il ne fallait pas exercer un effort d’éducation auprès des paysans (ce dont il parlait dans sa thèse), Samphan répondit qu’il « fallait insuffler de la démocratie » chez les paysans, car « l’économie ne peut s’écarter de la politique » [25]. La perspective de sa thèse était identique. « L’éducation politique des paysans » devait encourager les paysans à se constituer en associations. « La réduction de la rente foncière ne peut être obtenue que par l’action des paysans eux-mêmes, soutenus et aidés par le gouvernement (...) Il s’agit de briser des peurs séculaires ». Les propriétaires fonciers devaient être conduits à des activités productives plus profitables pour eux-mêmes et être transformés en « entrepreneurs capitalistes agricoles ou industriels ». Par quels moyens ? En réduisant la rente grâce à l’action des paysans, en interdisant l’usure, et en donnant aux propriétaires « des explications nécessaires pour les aider à saisir la perspective générale qui leur est offerte par la réforme. Il s’agit là de mesures essentiellement politiques et non seulement “ techniques ” comme on le pense trop souvent » [26].

Les marxistes cambodgiens, comme les Démocrates, avaient soulevé avant Sihanouk le problème de l’endettement, moins développé que dans les autres pays d’Indochine, mais poussant tout de même les paysans à imaginer pour leurs fils une carrière de fonctionnaire. Ils prônaient des mesures autrement plus fermes pour contrer la puissance des intermédiaires. Pour Lénine, l’Etat prolétarien devait se saisir de toutes ses forces du maillon que représentait le commerce (privé), pour se rendre maître de l’ensemble de la chaîne et créer le fondement des rapports économiques de la société socialiste, avant de pouvoir supprimer le commerce avec son échange monétaire [27].

Khieu Samphan escomptait, pour lutter contre l’usure, mettre en place de coopératives, au sein desquelles le rendement et les salaires des paysans ne manqueraient pas de monter en flèche et de réduire le recours aux prêteurs. Hou Yuon, plus direct dans sa thèse, pensait qu’en plus de la sécheresse, des inondations, et de la mortalité du bétail, les disettes avaient pour origine « les commerçants de paddy, les gros propriétaires fonciers, [qui,] en procédant au stockage d’une grande quantité de riz, peuvent provoquer artificiellement la disette dans le seul but de faire monter le cours » [28]. Idée sans doute puisée chez Robespierre qui, sous la pression populaire, accusait les négociants en blé en termes identiques, alors que les subsistances diminuaient pendant la guerre de 1792-1793.

Toutes ces pressions économiques nourrissaient une oppression sociale parfois brutale. D’après Samphan, « le féodalisme était moins brutal qu’en Chine, et le servage en Chine ou au Moyen-Âge en Europe n’avait pas d’équivalent au Cambodge. Mais c’était quand même le servage. Les paysans endettés vendaient leurs enfants pour des sommes minimes à des gens hauts placés à Phnom Penh, pour devenir serviteurs à vie », ce qui était, précisait-il, bien différent du travail salarié d’une femme de ménage en France qui rentrait chez elle chaque soir. Il est avéré qu’à cette époque, comme à notre époque encore, les domestiques étaient couramment maltraités. Dans les années soixante, de nombreux étudiants avaient été révoltés par la subsistance de relations d’exploitation proches de l’esclavage. Des affaires mettant en cause des membres de l’appareil d’Etat avaient été examinées lors de Congrès Nationaux : une jeune servante d’un proche du général Ngo Hou avait été violée par son patron, et torturée cruellement par la femme de ce dernier. En 1958, la gouvernante des enfants de Sam Sary – alors ambassadeur à Londres – s’était plainte à la police britannique d’avoir été battue. L’ambassadeur rétorqua qu’il s’agissait là d’une pratique courante au Cambodge, et ne cacha pas que la plaignante avait été son ancienne maîtresse qui venait de donner naissance à un enfant. Le scandale s’était répercuté au Cambodge et avait abouti au renvoi de Sary de ses fonctions d’ambassadeur [29].

Les problèmes des paysans n’étaient donc pas tant liés à des facteurs géographiques qu’à des raisons économiques et politiques. Les révolutionnaires étaient les seuls à vouloir remettre en cause les mécanismes économiques, les complaisances et les hypocrisies politiques qui empêchaient de régler ces problèmes. Le parti des dominants, le Sangkum, incitait les paysans à travailler dans l’espoir de vivre une vie meilleure après leur mort. D’autre part, les membres du Sangkum reconnaissaient eux-mêmes que les crédits ou les livraisons de marchandises prévus par le gouvernement pour mettre un terme à l’usure, étaient lents à obtenir, détournés par les fonctionnaires ou distribués à des responsables de « coopératives » qui se livraient à de juteux trafics [30].  Pour débloquer cette situation, les progressistes exprimaient donc le souhait que les paysans contrôlent eux-mêmes une partie de l’organisation économique, ce qui demandait évidemment de les éduquer à être responsables et de renverser une situation donnée.

 

II. Au contact des « Khmers lœu » ou proto-indochinois du Nord-Est

 

Jusqu’en 1963, les futurs dirigeants du K.D. vécurent en ville, bien que le Parti ait eu des antennes dans les campagnes dans l’Est et dans le Sud-Ouest, la région réputée la plus pauvre du Cambodge. A cette date, Saloth Sar / Pol, nouvellement nommé secrétaire du Parti, alla se réfugier avec une partie du Comité Permanent dans l’Est du pays, près de Kompong Cham et même au Sud-Vietnam vers Tay Ninh, dans les bases du F.N.L.. Jusqu’en 1965-1966, la base du parti cambodgien, l’Office 100, se déplaçait de part et d’autre de la frontière au gré de la situation militaire. Puis, pendant que Saloth Sar, Keo Meas et d’autres communistes passaient plusieurs mois à Hanoi et à Pékin, l’Office 100, sous la responsabilité de Ieng Sary et de Nuon Chea, s’installa au Nord-Est, sur les conseils des Vietnamiens, loin des bombardements américains. D’autres sections du Parti, comportant cinq cents personnes fuyant la répression et les expropriations de 1967 dans la région de Kompong Cham, auraient, quant à elles,  rejoint les premières zones de repli. C’est en tout les cas au Nord-Est, dans la province de Ratanakiri, non loin de bases vietnamiennes, que les principaux cadres tels que Saloth Sar et Ieng Sary firent vie commune pendant près de quatre ans avec les peuplades proto-indochinoises d’essarteurs dites Khmers lœu (Khmers d’en haut). Quelques points d’histoire sont nécessaires avant d’évaluer sérieusement l’influence que cette expérience a pu exercer sur la politique du Parti.

Les « Khmers loeu » ne sont pas Khmers

Certains ont pensé que Pol Pot s’était forgé au Nord-Est « une idée nouvelle de pureté de la race khmère, à laquelle s’associe la pureté de la révolution ». Or, pour autant que les documents le laissent percevoir, l’attachement du nouveau régime pour ces peuplades s’inscrivait dans le registre de la lutte des classes, non celui de la pureté raciale : en 1977, le personnel dirigeant jugeait la région de Stung Traeng « fidèle et bonne parce que pauvre et peuplée de minorités nationales » [31]. D’autre part, d’un point de vue anthropologique, le premier terme de l’expression Khmer lœu, adoptée par l’administration sihanoukiste à la fin des années cinquante, est trompeur. Les quelques 50 000 autochtones du Nord-Est avaient été mêlés à des « envahisseurs très anciens, refoulés par les Khmers (...) à la périphérie » [32]. Quant aux intéressés, ils se désignent encore, par-delà les différences d’ethnies et de clans, par le terme d’ « ethnie » (choonchiet, abréviation de choonchiet piaktek = minorités ethniques), par opposition aux Khmers des plaines [33]. Mais qui dit opposition ne dit pas affrontements guerriers.

L’Histoire des habitants du Nord-Est n’est pas violente

Ces régions éloignées ne faisaient pas à proprement partie du royaume cambodgien, puisque l’entité d’appartenance restait celle du village. D’après les dernières études, la suzeraineté n’était pas clairement délimitée, car des échanges de cadeaux entre les rois Khmers et les grands représentants des aborigènes n’apparaissaient pas, aux yeux des aborigènes qui fournissaient de la cire, du riz et du sésame, comme déséquilibrés. Toutefois une frange des aborigènes, entrant dans la catégorie des Pol ou des Pnong Suoy Preah Ritea Trop se mettaient provisoirement au service de la Royauté ou lui payaient un tribut pour se placer sous sa protection. Le royaume du Cambodge ne capturait des esclaves que dans les zones retirées qui refusaient de lui payer un tribut [34]. Si l’on en croit certaines études, de 1601 à 1859, les échanges s’étaient cantonnés au domaine culturel ou commercial (cadeaux de la Cour royale contre produits précieux et éléphants). Les Jorai, plus redoutés par les Occidentaux que les autres ethnies (Rhadhés, Mnong), n’avaient, si l’on en croit Charles Meyer qui les fait passer pour d’habiles cavaliers, jamais été poursuivis par les chasseurs d’esclaves khmers. Les Jorai étaient même avec les Stieng, les complices des chasseurs khmers, laotiens et thaïs, et les Mnong de Mondolkiri se remémorent encore aujourd’hui les incursions des Jarai et les batailles sanglantes qui les opposèrent à eux [35]. Vers la moitié du XIXe des Stiengs payaient tous les trois ans un tribut en cire et en riz aux Cambodgiens, aux Laotiens et aux Annamites [36]. La région Jorai fut rattachée au Laos en 1893 et à l’Annam en 1904. C’est en 1907 que nombre de Jorai furent accueillis au Cambodge, à l’Est de Ratanakiri. Des Cambodgiens qui étaient poursuivis par la justice se réfugiaient, quant à eux, dans les zones Jorai de l’autre côté de la frontière. Des colons cambodgiens s’installaient aussi dans les zones gagnées par l’administration française. Et cette présence préoccupait les aborigènes : le coutumier Jorai (Toloi Djuat) prévoyait d’interdire de révéler aux Khmers l’implantation des villages et des greniers à riz [37].

Pour ce qui est des relations avec les colons français, les populations du Nord-Est n’avaient pas eu de griefs importants à leur égard, jusqu’à ce qu’ils viennent installer des postes de milices sur le plateau de Mondolkiri. La province de Stung Treng, était passée sous le « protectorat » français en 1904. Au départ, les administrateurs français n’étaient pas trop exigeants lorsqu’ils venaient prélever des denrées ou des impôts, en général tous les ans. Les prestations et la taxe par tête étaient passés de 4 à 5,65 piastres et les taxes à l’exportation des pirogues, des éléphants, du bois, et du paddy avaient fini par nuire au commerce. La plupart des troubles eurent lieu dans l’actuelle province de Mondolkiri près de Kratié, où une insurrection Mnong avait éclaté de 1913 à 1915. En 1915, des Jarai avaient également exprimé leur colère. Dès lors, les administrateurs furent plus à l’écoute des doléances des habitants de Stung Treng-Moulapoumok (actuelle Ratanakiri), où les Khmers étaient d’ailleurs peu nombreux. Dans l’ensemble, les aborigènes étaient moins soumis aux prélèvements que les Laos et les Khmers, mais la récolte ruineuse de 1912 les obligea à vendre pour payer leurs prestations. Malgré la famine de 1913, les précepteurs s’étaient déplacés pour réclamer leur « dû ». Devant les mécontentements, le Roi décréta en juin 1913 une dispense de la capitation et du rachat des prestations, et la corvée fut ramenée à une durée de quinze jours par an [38]. La plupart du temps, des incidents avaient opposés les aborigènes, non directement aux Français, mais aux subordonnés cambodgiens d’une administration coloniale qui avait étendu son influence à des zones jusqu’alors non tributaires des royautés traditionnelles. Les quelques assassinats de Français faisaient suite à l’escalade des combats (Henri Maître en août 1914) ou à la transgression de certaines interdictions (Prosper Odend’hal, en 1904, avait voulu retirer de son fourreau le sabre sacré du Potao du Feu). Les autorités françaises avaient certes envoyé des troupes et des avions à Mondolkiri dans les années trente, et, du fait du manque d’approvisionnement en sel, fini par soumettre les révoltés, mais ils avaient consenti à réduire les taxes et fini par engager des miliciens et des tirailleurs aborigènes [39]. La pacification aurait eu lieu respectivement en 1932 et en 1935, pour les Jorai et les Mnong, cette dernière tribu étant jugée « vindicative » pour des raisons non précisées et certains groupes Stieng, Jorai et Mnong seraient néanmoins restés insoumis jusqu’en 1938 [40]. Du côté de Ratanakiri, selon un ancien messager et garde du corps de Pol Pot, la présence française, n’avait guère été pesante, bien que la région ait gardé, dans les années soixante, sur ses sommets reculés, quelques drapeaux bleu blanc rouge comme au Mont mort, village de Tchaï, Khum de Talaw, ainsi qu’au Mont de la lave Rouge, que dévalaient les torrents Than Sou et Om Pa. Il n’est cependant pas sûr que Pol Pot en ait eu connaissance. D’après le même ancien garde du corps, les autorités royales avaient longtemps laissé vivre les Khmers lœu selon leur vœu. La conquête économique allait pourtant briser le statu quo [41].

Comment le P.C.K. se fit entendre par les habitants du Nord-Est

Les premières véritables tensions entre le pouvoir royal et les provinces périphériques apparurent peu avant la guerre du Vietnam à la suite d’intrusions de l’Etat khmer. Ce dernier créa administrativement les provinces de Ratanakiri et Mondolkiri en 1959 et 1962. L’explication politique et presque moralisante avancée était de civiliser « les malheureux indigènes ». L’Etat sihanoukiste, à vrai dire bien ignorant des règles de gestion forestière de ces personnes, était simplement mû par des objectifs économiques et des objectifs géostratégiques de peuplement des zones frontalières et de contrôle des frontières. Des colons vinrent dès 1960 établir la plantation de caoutchouc Preah Sihanouk sur les terres volcaniques rouges de Labansiek. La responsabilité du développement de Ratanakiri avait été assumée par les Forces Armées Royales, de l’aveu même de la revue officielle du palais Kambuja, dans un article signé par un Français. Les pionniers étaient constitués de militaires retraités de plus de quarante ans et de paysans venus des régions surpeuplées de Takeo et Svay Rieng [42]. En 1959-1960, le gouverneur, Thung Nhâch, avait commis des « brutalités sans nombre afin de ravir aux montagnards les terres nécessaires à la plantation » [43]. En 1962, selon l’ambassadeur de France, les Cambodgiens se livraient à l’égard des habitants de Mondolkiri et Ratanakiri, qu’ils espéraient pouvoir convertir au bouddhisme, religion d’Etat, à « mille petites vexations – on est allé jusqu’à leur arracher en les blessant leurs pendentifs, à refuser aux chefs de village les armes nécessaires à l’autodéfense dont la France les avait toujours dotés ( ?) » [44]. Dans les années soixante, des villages isolés habités par des Brao avaient été regroupés par le gouvernement sur les berges du fleuve Sésan. Des Tampuan avaient refusé de se soumettre aux contraintes de travail dans les plantations d’hévéas et s’étaient révoltés [45]. En mai 1964, trois représentants de l’ordre avaient été tués. En mai 1964 et en janvier 1965, Sihanouk avait visité la région de Ratanakiri marquée par une succession d’incidents. En janvier, le Prince avait pensé utile de venir avec divers cadeaux - des faux bijoux de toutes sortes - pour demander aux habitants de ne plus vivre dispersés afin que l’administration puisse mieux les « protéger ». Il était revenu à la fin du mois de janvier 1968 pour distribuer personnellement des coupons de tissu et des sarongs à la population des villages et de la capitale de la province, Lomphat [46].

Sara Colm a reconstitué comment le prélèvement des impôts, la confiscation des terres en vue d’établir la plantation de caoutchouc d’Etat Preah Sihanouk et la chasse aux communistes, avaient donné lieu à des méthodes répressives. Les minorités finirent par revenir dans leur monde forestier, attirées par les discours communistes de lutte contre les riches, et appréciant la constante attention des révolutionnaires à leur égard. Pol Pot, Ieng Sary, et même leurs femmes, considérés comme des gens importants (neak thom), se faisaient même porter de temps en temps dans des hamacs pour leurs déplacements. L’échelon supérieur (Tnak lœu) eut néanmoins recours à la contrainte pour faire appliquer les tâches transmises aux représentants de chaque village et, en 1975, avant que les révolutionnaires ne prennent Phnom Penh, 5 000 villageois de Ratanakiri décidèrent de se soulever et de fuir vers le Laos et le Vietnam. Frédéric Bourdier indique que des villages entiers de Brao et de Kraveth furent décimés avant 1975 [47]. Les bases du Comité Central, d’où Pol Pot était absent en 1969-1970 puisque parti à Hanoi, étaient situées à Taveng, dans la queue du Naga, au Nord de la rivière Sesan, non loin de la base Vietminh 609, ou à l’Office 5 dans la province actuelle d’Andong Meas. En novembre 1969, lors d’une opération militaire d’envergure lancée par le colonel Sak Sutsakhan, les forces vietnamiennes, qui avaient reçu l’ordre de ne pas engager directement le combat avec les forces royales dirigées par Lon Nol, auraient fait combattre les Khmers Lœu à leur place [48].

Dans les années soixante, toutefois, la pression du Parti avait été discrète. Les chefs traditionnels (les me kroukri) avaient été adjoints d’hommes de confiance du Parti, avant d’être progressivement écartés. Les villages avaient été réorganisés en unités (chuk) dirigées par des hommes moins âgés. Dès 1963-1964, le Parti avait envoyé des représentants dans la région pour former des groupes armés clandestins, une tâche confiée aux membres du Comité Central Va et Vi (ce dernier était membre du Pracheachun, puis membre du Comité Central et secrétaire de la zone Nord-Est, avant de se suicider en 1978). Des fusils vietnamiens étaient alors obtenus en échange de bananes. En 1967, Ieng Sary était rejoint par Pol Pot, puis en 1968 par Son Sen, sa femme, Koy Thuon, et Ney Saran [49]. A partir de cette période, Pol Pot, Ieng Sary, Hou Yuon et d’autres cadres ou hauts responsables s’entourèrent de gardes du corps d’origine Jarai (Jorai), Tampuon (Tampuan), Brao (Brou), Kreung, dont l’obéissance était sans faille, jusqu’à sacrifier leur vie pour sauver leurs chefs, d’après Ieng Sary [50]. Des séminaires de plusieurs jours voire d’un mois étaient organisés à l’abri des arbres ou des bunkers pour enseigner les techniques de guerre et la politique. Les slogans appris lors des séminaires politiques à partir de 1967 étaient « Avec le soutien du peuple, nous avons tout », « Le peuple est la source de tous les biens », « la classe ouvrière est surexploitée », « la classe ouvrière et paysanne constitue la force motrice mais il faut aussi rassembler les autres éléments de la société en tant qu’individus et en tant que classe », « Prendre le pouvoir est une chose, mais le garder est beaucoup plus difficile », « Vive le Kampuchéa pacifique, neutre et non-aligné », « Vive le grandiose peuple du Kampuchéa ». Pol Pot ne disait jamais « khmer », mais « peuple du Kampuchéa » pour ne pas choquer les minorités. Les membres du Parti apprenaient à se suffire à eux-mêmes, à s’appuyer sur leurs propres forces, et étaient instruits, via des traductions orales de Pol Pot du français au khmer, des textes de Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao Tsé Toung (La Guerre populaire). Les « Pensées » de ce dernier ne furent étudiées qu’à partir de 1972. Au gré des déplacements commandés par la situation militaire, il fallait quelquefois jeter ou brûler les livres, mais en 1975, Pol Pot disposait encore de beaucoup de livres. Il enseignait aussi des chansons qu’il avait composées, louant par exemple les messagers intrépides. Il ne saluait pas les mains jointes mais serrait les mains des gens à l’occidentale, avec ses mains fines de « petit-bourgeois écolier ». Après 1967, Pol Pot empruntait les noms de guerre Pouk, « matelas », puis Pol (après 1979, ce sera Phem). Dans la journée, il s’enquérait des conditions de vie des paysans, vérifiait le creusement des chausse-trapes, la fabrication des flèches empoisonnées, ou encore la confection des fusils à piston 36, les kampleung kap’. Ces fusils étaient formés de pièces détachées achetées par dizaine de tubes dans trois marchés de la région de Ratanakiri tenus par trois-quatre commerçants chinois pro-révolutionnaires. Le Parti ne disposait que d’une centaine de fusils à la fin de 1967. Les soldats se déplaçaient à pied. Ils étaient effrayés par le bruit des motos des soldats gouvernementaux [51]. Et pourtant, le Nord-Est devint bientôt incontrôlable pour les forces gouvernementales qui durent faire face à une nouvelle rébellion en 1969 à Ratanakiri, organisée à nouveau par le Parti, avec l’appui du vietcong.

Dans le maquis et durant la guerre, le mouvement révolutionnaire aurait aussi recruté avec succès parmi les Pors (Pears) de la province de Battambang, et les Thaïs habitant le Massif des Cardamomes [52]. Cette tendance des mouvements révolutionnaires à s’appuyer à leurs débuts sur les minorités ethniques ou religieuses est une vieille constante depuis les Bolcheviks jusqu’à l’Armée Zapatiste du Chiapas. D’après un ancien cadre, les cadres des minorités ethniques s’étaient vu accorder un rôle de premier plan sous le K.D., bien qu’il s’avéra plus tard qu’ils fussent souvent d’extraction relativement aisée [53]. Reste à savoir si ces derniers ont pu influencer la politique du Parti.

Le P.C.K. s’est–il vraiment inspiré du mode de vie des « montagnards » ?

Nous estimons qu’il n’a pas fallu attendre cette rencontre pour que les révolutionnaires prennent en compte la structure paysanne de la société khmère, la nécessité de rééduquer les paysans tout en s’appuyant sur eux pour encercler les villes et renverser aisément une bourgeoisie de souche essentiellement étrangère (voir leurs thèses et les paroles de Rath Samoeun au paragraphe « la situation sociales des minorités »). Les révolutionnaires découvrirent pour la plupart ce qu’ils voulaient chercher chez les paysans : la simplicité de leur mode de vie, une main d’œuvre qui tiendrait la croissance du pays entre ses mains, et une force de combat contre le gouvernement. Dans l’esprit des révolutionnaires, ces peuplades éloignées n’étaient pas totalement ingénues puisque les Vietnamiens les avaient déjà « travaillées » avant eux. Cependant, elles avaient peut-être l’avantage d’ignorer le bouddhisme et les lois modernes du marché [54], Ieng Sary aurait ainsi dit au cours d’un séminaire en 1976 que les Khmers loeu n’étaient pas orientés vers le commerce et détenaient pour eux la haine de classe [55]. Toutefois, comme l’a relevé Mathieu Guérin, des aborigènes utilisaient la monnaie, à côté du troc, avant même l’époque du « protectorat » et l’introduction des piastres, par l’intermédiaire, notamment, de barres de fer laotiennes [56].

Il fut écrit que Pol Pot, qui avait gardé des contacts avec l’intellectuel Keng Vannsak jusqu’en 1963, avait pu avoir en tête les théories de ce dernier sur l’existence d’une démocratie villageoise primitive pré-hindoue et pré-urbaine, théories nourries de lectures d’orientalistes français et de Jean-Jacques Rousseau [57]. D’après Thiounn Mumm, interrogé par Henri Locard, la révolte des « Khmers rouges » était basée « sur un principe égalitariste inspiré des sociétés des ethnies du Nord-Est du Cambodge qualifiées par les marxistes de "communisme primitif" » [58], mais cette opinion ne s’appuie pas sur une observation directe.

Car, s’il est vrai que l’économie de marché était d’introduction très récente au Nord-Est, les populations qui y vivaient - et qui pratiquaient le troc ou commerçaient en piastres avec d’autres peuplades au début du XXe siècle [59]- ne sauraient être prises, comme cela est trop souvent le cas, pour des nomades vivant en parfaite communauté. Elles étaient et sont bien « plutôt des semi-sédentaires, voire en certains endroits des quasi sédentaires », car la mobilité qui les caractérise est « limitée à l’intérieur d’un espace défini, soumise à l’approbation des génies de la forêt et du conseil des anciens du village », a observé le docteur en géographie tropicale Frédéric Bourdier au terme d’une recherche menée au milieu des années quatre-vingt dix à Ratanakiri, auprès de diverses ethnies et notamment des Tampuan, l’ethnie majoritaire de la province. On ne saurait donc dire, comme Henri Mouhot à propos des Stiengs, que chaque individu, hormis quelques esclaves, avait son champ, au sens où il en aurait été l’absolu propriétaire. Dans cette région, le mode de culture traditionnel y est l’essartage plus que la cueillette, et même la culture itinérante sur brûlis. A Ratanakiri, nous a confié un ancien habitant de cette région, les cendres servaient d’engrais au riz de montagne et au sésame, et les villageois chassaient les coqs sauvages, les singes, les cerfs, les paons, les daims, les bœufs sauvages et les porcs-épics ; ils vivaient aussi de pêche, de cueillette et d’artisanat, si bien que 50% des ressources étaient d’origine locale [60]. Dans cette région, nous éclaire  Bourdier, le défrichement s’effectue à l’intérieur de territoires laissés en usufruit par les ancêtres et les esprits. Et avant tout défrichement, une cérémonie leur est dédiée. Les diverses tribus ne se considèrent donc pas comme propriétaires des terres. Celles-ci appartiennent aux esprits de la forêt et ne sont cultivées que durant une période limitée. Les parcelles défrichées sont élargies tous les ans ou tous les deux ans, puis abandonnées au bout de trois à cinq ans. Les habitants retourneront plus tard sur ces terres qui appartiennent au finage villageois, car en dehors de ce territoire, le monde est peuplé d’êtres surnaturels. Ce n’est donc que poussés par la nécessité que des villages entiers décident de se déplacer, après épuisement des terres alentours, généralement tous les dix-quinze ans, ou en raison de circonstances exceptionnelles (guerres, épidémies, pression allogène, etc.).

Pour ce qui est de l’organisation du travail, la structure productive était et est toujours l’œuvre de la famille monogame nucléaire ou élargie : une étude de Jacqueline Matras-Troubetskoy sur les Brao l’attestait pour les années 1967-1968. Pour les années 1994-1995, la gestion familiale ou par lignage a lieu, chez les Kraveth, les Phnom et la plupart des Brao, sur un parcellaire collectif, et, chez les Jorai et les Tampuan, dont l’habitat est plus condensé, sur des lopins familiaux généralement isolés. Les familles Kraveth entretiennent à tour de rôle un champ commun avec ses barrières de protection et ses pièges pour petits mammifères. Mais chaque famille, et plus précisément chaque épouse, est propriétaire de ses animaux domestiques. Les parcelles regroupées sur un défrichement collectif, plus soumises à l’érosion que les lopins séparés par la forêt, ne sont jamais exploitées plus de trois ans. L’entraide apporte bien entendu des modulations à ce mode d’exploitation, tout comme la « dispersion périodiquement réitérée du groupe familial dans ses champs », qui peut durer plus de la moitié de l’année,  et est « propice au maintien de l’harmonie au sein du groupe familial et social plus élargi » [61].

Si l’on se penche sur les conditions de l’habitat, on constatera que dans les villages tampuan reculés d’Andong Mias, le clan se réunit encore dans de vastes maisons, où les repas sont en général partagés, bien que chaque famille dispose de ses réserves de riz et de son âtre au moyen de cloisons, et que certains couples mariés bénéficient de leur propre maison. Une étude de 1972 sur les tribus Jorai entre le Vietnam et la province de Ratanakiri indiquait, certes, que leurs maisons (Sang) ne comportaient pas de cloisons intérieures, que certaines d’entre elles pouvaient servir de dortoir pour les gens de passage, mais que seuls les villages du « clan » Hödrung comportaient des maisons communes, et que les hommes, travaillant beaucoup moins que leurs femmes, consolidaient parfois la clôture de leur propre champ. Le village était d’ailleurs structuré avec les riches et les fondateurs d’un côté, à l’Est, et les pauvres et les nouveaux venus de l’autre côté, à l’Ouest. Une aristocratie existait également, bien qu’elle fût d’expression plutôt que de commandement [62].

Malgré les contacts avec les Vietnamiens, ceux que l’on appelle improprement les « montagnards », puisqu’ils habitaient généralement en basse altitude, n’avaient pas été totalement rendus réceptifs aux idées révolutionnaires, comme cela transparaît d’une déclaration de Ieng Sary à des intellectuels rééduqués dans le camp de Bœng Trabek en 1978, alors qu’il évoquait ses premiers contacts avec les « Khmers lœu » :

« Il faut se plonger dans le peuple, se mélanger au peuple. J’ai vécu avec les montagnards, je me suis habitué à leurs coutumes. Au début, j’étais choqué par leur vie primitive, mais j’ai pensé qu’il ne fallait pas les brusquer, ne pas les éduquer à notre manière. Il fallait d’abord s’intégrer à eux, puis, peu à peu, leur faire connaître l’hygiène, mais pour cela il faut faire comme eux; s’ils ne s’habillent pas, nous non plus, nous ne pouvons pas nous habiller; s’ils se scient les dents, nous devons nous les scier aussi » [63].

Ieng Sary semble s’être heurté au rude caractère de certaines de ces tribus. On était loin du mythe rousseauiste du « bon sauvage » qui avait bercé ces anciens militants communistes. En 1974, Ieng Sary disait à un diplomate français de ses amis : « Au contact des paysans, nous avons dû réapprendre tout ce que nous avions appris à Paris » [64]. Comme des révolutionnaires l’ont signalé à Charles Meyer, ils durent tout réapprendre « sur ce que pensait et souhaitait le paysan cambodgien » [65]. On peut penser que les changements introduits dans les schémas élaborés à Paris proviennent du constat que la docilité des paysans n’était que relative, et que les méthodes « hardies » de ralliement des paysans (voir thèse de Khieu Samphan) ne pouvaient être maintenues sans provoquer le rejet du Parti du Peuple. Il ne fallait pas brusquer le vivier de la révolution, comme le laissait entendre un principe matérialiste classique exprimé dans le Récapitulatif d’une histoire commentée du parti rédigé dans la région Est : « La théorie suit la pratique » [66]. Après 1975, des communistes de la dernière heure attirés par des positions de pouvoir allaient refaire les mêmes erreurs et tomber victimes des purges.  Il a probablement fallu du temps avant d’assimiler non seulement la validité mais la traduction dans la pratique des méthodes de libération ou de recrutement que les communistes chinois et vietnamiens avaient mis sur pied, et notamment des recommandations de Mao en 1947, dont certaines règles de discipline se retrouvent dans les douze commandements révolutionnaires diffusés pendant la guerre qui furent rapportés par les réfugiés des zones du FUNK :

« 3 –  Le peuple tu respecteras, sans porter atteinte à son intérêt, sans toucher à ses biens, ni à ses plantations, en t’interdisant de voler ne serait-ce qu’un seul piment, en te gardant de prononcer la moindre parole offensante à son égard.

4 – Au peuple tu demanderas pardon si tu as commis quelque faute à son égard. Si tu as lésé l’intérêt du peuple tu restitueras (...).

10 – Envers le peuple des ouvriers et des paysans, envers toute la population, tu te feras très humble » [67].

Ieng Sary se mit probablement à apprécier à sa juste valeur ce qu’il avait déjà parcouru de Mao à Paris, comme ce passage de La nouvelle démocratie :

 « La tactique révolutionnaire du P.C. est toujours de tirer parti des situations autorisées par les lois publiques et les coutumes sociales. Par des moyens raisonnables, profitables et systématiques, le P.C. doit faire progresser pas à pas la révolution, car aucun succès ne peut être atteint à la suite d’actions faites sans plan et conduites par hasard » [68].

Loin d’avoir été pris d’« illumination » (François Ponchaud) ou d’avoir été inspirés par la vie spartiate de ces tribus semi-nomades (Marie-Alexandrine Martin), puisque ces peuplades apparaissent comme des sédentaires semi-itinérants de mœurs plutôt joyeuses (Frédéric Bourdier), les dirigeants du P.C.K. ont voulu améliorer les conditions de vie de ces tribus et faire passer leurs principes en consentant à des concessions. La première tâche était de se faire accepter. Les paysans locaux souffraient chaque année d’une pénurie de sel — le manque d’iode engendrant le goitre — que ne palliait pas l’utilisation traditionnelle de cendres de courges, ou de condiments à base de litsea, d'amarante, ou d'une composée. Pol Pot introduisit alors un budget servant à acheter du sel. Les révolutionnaires échangeaient le sel acheté et stocké contre du riz ou du sésame noir, ce qui résolut le problème de façon satisfaisante. L’argent servait aussi à payer les membres du Parti, 15 riels pour les jeunes recrues, 30 riels pour les cadres locaux, et 40 riels pour les femmes et les filles, car on estimait qu’elles avaient consenti à plus de sacrifices en abandonnant leur famille. A titre de comparaison, un ouvrier de la plantation de caoutchouc Preah Sihanouk, à Labansiek, recevait officiellement 30 riels par jour de salaire de base en août 1966, et recevait apparemment son riz gratuitement. Grâce à l’argent, les anciens essarteurs dits « Khmers lœus », dont certains possédaient leurs propres plantations, pouvaient apparemment satisfaire de nouveaux besoins comme d’acheter des bicyclettes [69]. Le Parti développa les liaisons économiques, et établit une économie zonale. Il négociait avec les cinq commerçants chinois que comptait Ratanakiri, jusqu’à ce que ces derniers soient enlevés par les Américains en 1970. Des campagnes pour chercher des rotins ou des écorces furent également lancées [70].

Là où les fonctionnaires de Sihanouk ne rentraient en contact avec les minorités qu’en cas de problème, les révolutionnaires travaillaient à côté d’elles, en essayant de leur montrer la distinction entre les Khmers « royaux » des plaines et les Khmers « révolutionnaires ». Ensuite, les révolutionnaires tentèrent de corriger quelque peu les habitudes de ceux qu’ils contrôlaient [71].

 

 



[1] M-A. Martin, « La politique alimentaire des Khmers rouges », Etudes Rurales, juillet-décembre 1985, n°99-100, p. 361. L’économiste Rémy Prud’homme, rapportait que l’ensemble des bonnes terres (terres rouges, sols argilo-limoneux d’une partie de la province de Battambang), avait été évaluée à 1 000 000 d’hectares, soit le 1/5e de la superfice de la plaine centrale et des plateaux cultivés (L’économie du Cambodge, P.U.F., collection « Tiers-Monde », publications de l’IEDES, 1969, pp.19-20 sur le climat et l’épisodique « petite saison sèche » de juillet-août, et p.268 pour le tableau des exportations de riz de 1957 à 1966). Voir aussi Jean Delvert, Le Paysan cambodgien, Paris, La Haye, 1961, Mouton & Co, pp.45, 90-113. La majeure partie des rizières souffrent d’un climat aux précipitations irrégulières et tardives, établies sur des sables roses ou blancs surmontant souvent une couche de latérite, pauvres en argile, lequel est « trop vite durci en sécheresse et trop pâteux en saison des pluies ». Les carences en protéines étaient, grâce au poisson, moins prononcées que dans la majorité de pays d’Asie du Sud-Est, comme l’écrit René Dumont, expert de la division d’analyse économique de la FAO pour le gouvernement Royal Cambodgien, dans un projet de rapport sur Les possibilités de développement de l’économie agraire khmère, au départ des réformes économiques janv.-mai 1964, p.2, 10. Marie-Alexandrine Martin, Le mal cambodgien..., p.18. Le dicton « Là où il y a de l’eau, il y a du poisson » se prolonge par « là où il y a de l’argent, il y a des femmes », voire « là où il y a de la terre, il y a des Chinois ».

[2] Thion et Pomonti, Des courtisans aux partisans, la crise cambodgienne, 1971, p.38, qui ont peut-être repris les chiffres de la banque internationale pour la reconstruction, en 1969 – une tonne par hectare de riz en moyenne pour tout le Cambodge, le taux le plus bas en Asie (Hildebrand et Porter, Cambodia, starvation and revolution, Monthly Review Press, London and NY, 1976, p.20).

[3] Thion et Pomonti, op.cit., 1971, « pesanteurs paysannes », pp.32-44.

[4] Gérard Brissé, Le Cambodge de Norodom Sihanouk, in L’année politique et économique, n°220, avril 1971

[5] Jean Delvert, Le paysan cambodgien, Paris, La Haye, Mouton & Co, 1961, pp.494-502. May Ebihara, « Revolution and reformulation in kampuchean village culture », Ablin & Hood, Cambodian agony, pp.18, 48.

[6] Phouk Chhay, Le pouvoir politique au Cambodge, 1945-1965, p.82.

[7] Rémy Prud’homme, L’économie du Cambodge, op.cit, 1969, p.16.   

[8] A. Bouteiller, « Monographie de la province de Kandal (Kompong-Speu) », Bulletin de la Société des Etudes Indochinoises, 1916-1917, n°68, p.240.

[9] Fabienne Luco, Entre le tigre et le crocodile…, octobre 2001, pp.37, 44, 48.

[10] « Speech by Pol Pot », S.W.B., the Far East, BBC, 4 oct 1977, C2/5. Nuon Chea, « Statement of ... », July 1978, The Journal of Communist Studies, vol. 3, n°1, March 1987, Frank Cass & Co Ltd, p.21. 

[11] Searching for the Truth, N°1, January 2000, p.17 (pour les deux conducteurs se relayant).

[12] Milton Osborne, Before Kampuchea, Preludes to Tragedy, 1979, pp.130-132.

[13] Debré, Cambodge, la révolution de la forêt, pp.48, 50.

[14] Sam Sok, Le système monétaire cambodgien et son rôle dans le développement du pays, 1954-1975, thèse de sciences économiques, Paris II, 1976, p.208. Thion et Pomonti, op. cit., 1971, pp.39, 43.

[15] Thion et Pomonti, op. cit., p.39. Jean Delvert, op. cit.,1961, pp.516-517. Thèses respectives en 1954, 1959 (p.48), 1965 (p.49), et 1976 (pp.143, 208).

[16] Sam Sok, op. cit., pp.143-4.

[17] Nous citons J. Delvert, Le paysan cambodgien, 1961, pp.498, 509, et chapitre XVII : « Mainmise commerciale et niveau de vie » (pp.510-536). Analyse partagée par May Ebihara, « Revolution and reformulation in kampuchean village culture », op. cit., pp.18-19, 49. May Ebihara décrit aussi comment le mode de production était essentiellement domestique, et comment les poulets et cochons étaient élevés pour la vente et non l'autoconsommation. Rémy Prud'homme indique que la valeur des taux variait en raison de la nature de l'opération, sous forme de troc (L'économie du Cambodge, p.221).

[18] Entretien avec Khieu Samphan, 14 juillet 2000.

[19] In Sopheap, Khieu Samphân, agrandi et réel, 2001-2002, version dactylographiée, pp.65-66.

[20] Hou Yuon, La paysannerie au Cambodge et ses projets de modernisation, 1955, p.240.

[21] David J. Steinberg, Cambodia, its people, its society, its culture. 1959, New Haven, p.221-222. Rémy Prud’homme, L’économie du Cambodge, pp.188-190. Le rôle de Chau Seng est mentionné par Gérard Brissé, « le Cambodge de Norodom Sihanouk », l’Année politique et économique, n°220, avril 1971, p.11. Sur les détournements, et les coopératives déficitaires, voir le procès-verbal du XIe congrès national de décembre 1960, et sur le déficit de 63 coopératives de consommation sur 291, ainsi que la reconnaissance par Samdech Sihanouk que des gérants de coopératives de consommation se comportaient en fonctionnaires en mission et se faisaient payer des frais de voyage et de séjour en chambre d’hôtel, le procès-verbal du Xe Congrès National du 27-30 décembre 1960. Compte-rendu du XIIe Congrès national, janvier 1962. (Archives Nationales du Cambodge, Speeches, accords, congrès, 1960’s).

[22] Le Sangkum, septembre 1966, n°14, p.23.

[23] Phouk Chhay, Le pouvoir politique au Cambodge, 1945-1965, p.85.

[24] Thion et Pomonti, Des courtisans aux partisans, la crise cambodgienne, 1971, pp.41-2.

[25] Entretien avec Khieu Samphan, 14 juillet 2000.

[26] Khieu Sampha, L’économie du Cambodge, op. cit., pp.169, 172.

[27] Lénine, Œuvres choisies en deux volumes, Editions en langues étrangères, 1954, t.II, deuxième partie, p.627 (Sur l’importance de l’Or aujourd’hui et après la victoire complète du socialisme).

[28] Hou Yuon, op. cit., p.211.

[29] Philipppe Preschez, op. cit.,1961, p.90, Chandler, op. cit., 1991, p.100. D'après Henri Locard, « pour protéger son mari, Madame Sam Sary (In Em) a prétendu à la presse que c'était elle qui avait battu sa servante ». Communication personnelle de Ong Thong Hœung, qui avait assisté au Congrès National au moment où l'affaire du viol avait été évoquée, 30 décembre 2000. Ces deux histoires avaient révolté Loc Chay, jeune étudiant en médecine, et actuellement vice-président de l'Association pour le Développement de l'Amitié entre les Jeunesses Françaises et Khmères. D'après François Ponchaud, après 1970 en France, la femme de Sam Sary avait récidivé en réduisant pratiquement en esclavage une petite servante du nom de Samon...

[30] Procès-verbal du XIe congrès national de décembre 1960, procès-verbal du Xe Congrès National du 27-30 décembre 1960 et compte-rendu du XIIe Congrès national, janvier 1962. Archives Nationales du Cambodge, Speeches, accords, congrès, 1960’s.

[31] Le Monde du 7 juin 1996, article non signé. Témoignage dactylographié de Laurence Picq, p.235.

[32] Rémy Prud'homme, L'économie du Cambodge, p.49.

[33] Frédéric Bourdier, « De la Sesan à la Srepok : racines et destin des populations indigènes du Nord-Est du Cambodge (Ratanakiri et Mondolkiri) », Péninsule, n°36, 1998, p.126. Frédéric Bourdier, docteur en géographie tropicale, met à disposition sur le site internet de l’AUPELF/UREF, son rapport d’une mission de recherche sur le thème de l’environnement au Cambodge : « Connaissances et pratiques de gestion traditionnelle de la nature dans une province marginalisée (Ratanakiri) » (octobre 1994 - juillet 1995).  

[34] Conférence de Mathieu Guérin à l’INALCO, 30 mai 2002.

[35] Charles Meyer, « Les mystérieuses relations entre les rois du Cambodge et les "Potâo" des Jarai » Etudes cambodgiennes, oct.-déc. 1965. F. Bourdier, « De la Sesan à la Srepok (...) » Péninsule, n°36, 1998, p.133. Jacques Dournes, Pötao, Une théorie du pouvoir chez les Indochinois Jorai, 1977, Flammarion.

[36] Henri Mouhot, Voyages dans les royaumes de Siam de Cambodge et de Laos (1868), Ed. Olizane, Genève, 1989, chap. XV, p.154.

[37] C. Meyer, « Les mystérieuses relations (...) » et « Kambuja et Kirata », Etudes cambodgiennes, oct.-déc. 1965 et janv.-mars 1966. Cambodian Commentary, vol. II, n°2, March-april 1962. Sur une carte dessinée par Meyer, les Mnongs occupaient plus de terrain que les autres ethnies. Frédéric Bourdier évaluait en 1994-1995 le nombre de Mnong à Mondolkiri à 19 000 membres, contre 18 000 pour les Tampuan, 14 000 pour les Jorai, 14 000 pour les Kruong habitant tous Ratanakiri, 5 500 pour les Brao du Centre-Ouest de Ratanakiri et 14 200 pour les Kuy de l'Ouest de la province de Stung Treng, 4 000  pour les Kraveth, 3 200 pour les Stieng, etc. (op. cit., p.127).

[38] Mathieu Guérin, « Essartage et riziculture humide, complémentarité des écosystèmes agraires à Stung Treng au début du XXe siècle », Aséanie, n°8, décembre 2001, Bangkok, pp.49-50 et communication personnelle du 31 mai 2002.

[39] Conférence de Mathieu Guérin à l’INALCO, 30 mai 2002.

[40] F. Bourdier, « De la Sesan à la Srepok (...) », Péninsule, n°36, 1998, p.134. Charles Meyer, « Kambuja et Kirata », Etudes cambodgiennes, janv.-mars 1966. Mathieu Guérin nous a conseillé la lecture de Cambodia under the tricolour, King Sisowath and the Mission civilisatrice, de John Tully, et d’un article d’Albert Marie Maurice consacré à Henri Maître dans les Cahiers d’Asie du Sud-Est (1991). 

[41] Entretien avec Phi Phoun, 11 juillet 2000.

[42] F. Bourdier, op. cit., p.135. H.L. (en fait, Henri Locard) « Ratanakiri ou la montagne des joyaux », Kambuja, 15 août 1966, p.97.

[43] François Ponchaud, Cambodge année zéro, réédition Kailash, p.206.

[44] Archives du Ministère des Affaires Etrangères, C.L.V., Cambodge, n°15, politique intérieure, 28 avril 1962, visite dans les Provinces du Nord-Est du Cambodge.

[45] Frédéric Bourdier, op. cit., Péninsule, n°36, 1998, pp.128, 136. Mathieu Guérin nous signale que les Jarai ne travaillaient pas sur les plantations d’hévéa (communication du 10 août 2001).

[46] Kiernan, How Pol Pot..., pp.212, 215 (Ney Saran). Kambuja, 15 mars 1968, p.22-45.

[47] F. Bourdier, op. cit., p.136.

[48] Sara Colm, « Pol Pot : the secrets 60's, building the “ people's war ” among the tribal communities », Phnom Penh Post April 24 - May 7, 1998, vol. 7, n°8, pp.14-15. Selon Mathieu Guérin, la version de Sutsakhan doit être prise avec précaution.

[49] Entretien du 11 juillet 2000 avec Phi Phoun, alias Cheam, originaire de Ratanakiri, messager du Parti de 1963 à 1973, entré aux Jeunesses Communistes en 1967 et au Parti en 1968, chef de l'Office du ministère des Affaires Etrangères en 1975, chargé de la coordination de la sécurité pour les ambassades et l'état-major, et vice-gouverneur de Phnom Malai lorsque nous l'avons interrogé le 11 juillet 2000 par l'intermédiaire de Suong Sikœun qui faisait office d’interprète. Phi Phoun semble avoir une étonnante mémoire des dates : la mention de l’arrivée de Koy Thuon en juin 1968 figure aussi dans les confessions de ce dernier (synthèse réalisée par Steve Heder).

[50] Chandler, Pol Pot..., p.302, n.18.

[51] Entretien avec Phi Phoun. Sens du pseudonyme Pouk révélé par Steve Heder.

[52] Roel Burgler, op. cit., p.292, renvoyant à Craig Etcheson, The rise and demise ..., 1984, p.85.

[53] Communication personnelle de Suong Sikœun, 20 février 2001.

[54] « Travaillé » est l'expression de Suong Sikœun. Serge Thion, Watching Cambodia, White Lotus, Bangkok, 1994, p.169. Rémy Prud'homme, L'économie du Cambodge, op. cit., p.49.

[55] Kiernan, How Pol Pot..., p.274.

[56] Mathieu Guérin, « Essartage et riziculture humide »…, pp.41, 48 et conférence à l’INALCO, 30 mai 2002.

[57] Serge Thion, Watching Cambodia, pp.168-170 ou « Shoul Pol Pot sit alone in Trial », Le Temps Irréparable, 3 juillet 1997, http://aaargh.vho.org/fran/revue.html (Thion avait lu Keng Vannsak, Recherche d'un fonds culturel khmer, 1971, thèse disparue de la Sorbonne).

[58] Henri Locard, Deux utopistes khmers en France : Thiounn Mumm & Vandy Kaonn, p.49.

[59] Mathieu Guérin, « Essartage et riziculture humide »…, Aséanie, n°8, décembre 2001, p.41.

[60] Entretien avec Phi Phoun alias Cheam, 11 juillet 2000 (traduction de Suong Sikœun).

[61] Frédéric Bourdier, rapport d’une mission de recherche sur le thème de l’environnement au Cambodge : « Connaissances et pratiques de gestion traditionnelle de la nature dans une province marginalisée (Ratanakiri) » (octobre 1994 - juillet 1995), 62 p., site internet de l’AUPELF/UREF. Jacqueline Matras-Troubetskoy, Un village en forêt, l’essartage chez les Brous du Cambodge, Selaf, 1984.

[62] Jacques Dournes, La culture Jörai, catalogue du Musée de l'homme, 1972, supplément au t.XII, 2 d'Objets et Mondes, revue du Musée de l'Homme, pp.12-19, 27. Dournes indiquait que les Sang comportaient des ouvertures très réduites vers l’extérieur pour dissuader les voleurs, mais Frédéric Bourdier est d’avis que le vol n’existait pas et que les petites ouvertures faisaient baisser ceux qui entraient en signe d’humilité (communication personnelle du 1er août 2001).

[63] « La révolution khmère rouge: un phénomène khmer? », Cambodge année zéro, réédition Kailash p.281. en anglais dans Karl D. Jackson, Cambodia 1975-1978, Rendez-vous with Death, 1989, p.160. Une affirmation d’un ancien cadre du P.C.K. ayant étudié à Paris, et non confirmée par les ethnologues spécialistes des populations du Nord-Est (Mathieu Guérin, Frédéric Bourdier), semble être un exemple d’arrogance culturelle des Cambodgiens des plaines à l’égard de leurs compatriotes des plateaux : une coutume de ces derniers aurait été de tuer le premier né, fruit probable d’une relation non maritale.

[64] François Ponchaud, « La révolution khmère rouge: un phénomène khmer? », p.9.

[65] Entretien avec Charles Meyer du 8 juin 1998.

[66] Karl D. Jackson editor, Rendez-vous with Death, Annexe A, p.261. Patrice de Beer, op. cit., p.48. En 1976, les Statuts du Parti parleront du « principe d'unifier la théorie et la pratique ». 

[67] François Ponchaud, op. cit., pp.146-147. Jean Morice, Cambodge, du sourire à l'horreur, France-Empire 1977, p.383. Ly Heng et Françoise Demeure, Cambodge, le sourire bâillonné, Anako Editions, 1992, p.311. David Chandler a retrouvé une liste de « Principes moraux en douze points » dans un document de 1971 intitulé « Moralité des combattants révolutionnaires » (The Tragedy of Cambodian History, p.209). Les trois grandes règles de discipline et les huit recommandations de Mao prononcées le 10 octobre 1947 sont : « 1) Obéissez aux ordres dans tous vos actes. 2) Ne prenez pas aux masses une seule aiguille, un seul bout de fil 3) Remettez tout butin aux autorités ». « 1) Parlez poliment 2) Payez honnêtement ce que vous achetez 3) Rendez tout ce que vous empruntez 4) Payez ou remplacez tout ce que vous endommagez 5) Ne frappez pas et n'injuriez pas les gens 6) Ne causez pas de dommages aux récoltes 7) Ne prenez pas de libertés avec les femmes 8) Ne maltraitez pas les prisonniers » (Le Petit Livre rouge de Mao, chap. XXVI).    

[68] Mao, La nouvelle démocratie, Ed. Soc., 1951, p.24 (« La révolution chinoise et le P.C. chinois », déc. 1939).

[69] Entretien avec Phi Phoun alias Cheam, ex-messager du Parti, 11 juillet 2000. Kambuja, 15 août 1966, p.97-98. Pour les condiments, Jacques Dournes, la culture Jörai, p.55.

[70] Entretien avec Phi Phoun.

[71] Entretien avec Suong Sikœun, 23 août 2000.