Selon
l’histoire officielle du Parti, quelques temps après la création du P.R.P.C (en
1951), ses rangs comprenaient une grande majorité de Vietnamiens du Cambodge,
une cinquantaine de Khmers, dont quarante formés par le P.C. Indochinois, trois
ou quatre par le P.C. thaï (dont Nuon Chea), et une dizaine par le P.C. Français. Ces derniers
étaient probablement Saloth Sar, Sien An, Rath Samoeun, Sok Knol, Hou Yuon, Mey Mann et Ieng Sary [1], auxquels on peut ajouter Ok Sakun et Yun Soeurn qui fut
conduit sur le front Khmer Vietminh à l’Est en août 1953, avec Saloth Sar, par
le frère de ce dernier, Saloth Chhay [2]. Le « Résumé de l’histoire commentée du parti »,
distribué par le service politique de la région Est, était plus précis quant
aux dates en rappelant que les militants
formés par le P.C.F. et le mouvement communiste international « collaboraient
étroitement avec le Comité du mouvement de formation du Parti vers la fin de
1953 » [3]. Pham Van Ba,
qui dirigeait le mouvement à l’Est, avait confié que pour éviter les
infiltrations d’agents, l’organisation vietnamienne avait vérifié auprès du
P.C.F. l’appartenance politique des étudiants qui venaient combattre. Tous ceux
qui étaient acceptés étaient membres du groupe de langue cambodgienne du P.C.F.
[4].
Ce que
n’avait pu vérifier l’organisation vietnamienne était les sentiments profonds
qui animaient ces nouvelles recrues. A Paris, vers 1952, certains organisateurs
du Cercle d’études marxistes semblent avoir eu en tête de se libérer à terme de
l’emprise des Vietnamiens. Selon ce que rapportait François Debré, les républicains
proches du Parti Démocrate, tel Keng Vannsak, auraient estimé que les maquisards indépendantistes
Issaraks n’étaient pas de véritables révolutionnaires khmers, et que leur
soumission aux Vietnamiens, impopulaire, desservirait la cause de la
résistance. Il était rejoint par Rath Samoeun et Saloth Sar
qui aurait dit : « Les Issaraks pourtant sont discrédités, Sihanouk réussira à
les éliminer, et ce sera à nous de préparer la relève; nous sommes les seuls
représentants authentiques du peuple khmer ... Ieng Sary et d’autres,
peut-être plus impliqués dans le mouvement internationaliste, se montraient des
pro-vietnamiens inconditionnels, et Ieng Sary défendait l’idée que le mouvement
de libération devait être dirigé par le Vietnam car il était plus actif et
mieux préparé [5].
François
Debré rapporte que c’est en revenant du festival mondial de la jeunesse de
Berlin-Est en août 1951, que les étudiants du Cercle se seraient donnés pour
tâche de fonder un mouvement proprement Cambodgien. Leur motivation répondait à
la « mission historique » dont on les aurait chargés [6] : enraciner la révolution chez les Khmers. Peut-être
ont-ils alors eu connaissance du peu de soutien dont bénéficiait auprès de la
population un mouvement Issarak éclaté et s’adonnant sans scrupules au pillage.
Toujours est-il qu’ils cherchèrent des volontaires pour sonder la résistance.
Selon François Ponchaud, Ok Sakun, Rath Samoeun, et Saloth Sar avaient été désignés par la cellule
des communistes cambodgiens à Paris pour les représenter auprès des combattants
de l’intérieur affiliés aux « Khmers Vietminh », les Muttakeahar [7]. Les premiers contacts avaient été établis à
Berlin-Est en août 1951. Rath Samoeun avait été hébergé chez Keng Vannsak où il avait
rencontré Ea Sichau pour discuter
de l’union du mouvement Issarak avec le mouvement Son Ngoc Thanh, afin
d’échapper à la tutelle vietnamienne [8]. Sien An était
également parti, pour aboutir au maquis de Kampot [9]. De retour de Paris en 1955, Hou Yuon fit partie
d’une cellule clandestine à Phnom Penh et Ieng Sary intégra le
Parti révolutionnaire en 1957.
Mey
Mann indique que
c’est Saloth Sar qui se porta le premier volontaire (il voulait donc bien
assurer la relève). Ayant rendu visite aux forces du prince Chantaraingsey, en
1953, il en revint en les taxant de « bandits », et leur chef, qu’il avait
connu adolescent au Palais, de « seigneur féodal ». Sihanouk lui-même disait de
Chantaraingsey qu’il était en contact constant avec des officiers français avec
lesquels il ne refusait pas de dîner à l’occasion [10]. Chantararaingsey, soutenu par les démocrates, était en
situation de rivalité avec les Vietnamiens [11]. Un ancien combattant Issarak venu avec son supérieur
vietnamien à Kompong Speu pour proposer, en vain, à « Norodom Chancarangtsey »
que ses hommes suivent une formation révolutionnaire, se rendit compte que
l’action politique du prince se limitait à son opposition au roi Sihanouk, son
neveu. Constamment accompagné par un astrologue, ce « bon vivant » encore jeune
« n’empêchait jamais personne de s’amuser ». En termes d’actes de guerre, il se
contentait d’exiger des rançons des riches marchands et des transporteurs. Les
paysans de ses fiefs de Kompong Speu et de Kirirom se prosternaient devant lui
et proposaient leurs filles à ses hommes. Ledit combattant choisit donc de
rester auprès du prince plutôt qu’à Païlin où les Vietnamiens étaient trop
présents et la population moins accueillante, bien qu’elle ne se livrât pas à
des dénonciations [12].
Nuon
Chea, le futur numéro deux du P.C.K., fut formé à la
guérilla par le Vietminh dès 1951. Vorn Vet, un autre membre du Comité Permanent du Comité
Central du P.C.K. de 1975 à décembre 1977, rejoignit Saloth Sar dans le maquis
en mai 1954 après avoir passé quatre mois en prison.
Le supérieur de Nuon Chea était son
cousin ou oncle Sieu Heng [13]. Celui-ci avait pour rôle de rapprocher du Vietminh les
Comités Cambodgiens de libération, avant de devenir Chef d’Etat-Major du Comité
Central de Libération du Peuple du Cambodge (C.C.L.P.). Une note des Services
de Sécurité français mentionne en janvier 1954 qu’il se trouvait en Chine pour
effectuer un stage militaire. En juin 1954 il devenait Ministre de la Défense
nationale et Commandant en chef des troupes de Libération du Cambodge dans le «
Gouvernement Central » issarak présidé par Son Ngoc Minh. Il présidait également le comité de commandement
militaire de la Zone Nord-Ouest. David Chandler rapporte qu’il était
responsable du secteur rural du Parti jusqu’en 1954, date à laquelle il
rejoignit Hanoi. Il revint en 1956 comme
secrétaire général du P.R.P.C., chargé du comité rural en 1956. Peut-être
rangé de ses convictions révolutionnaires et des risques qu’ils induisaient, il
acheta vraisemblablement sa sécurité contre un certain nombre de renseignements
fournis à Lon Nol, et fut un agent double du régime de Sihanouk de
1955 à 1959, avant de quitter le Parti. Les informations qu’il livra sur les
réseaux ruraux ne menèrent pas à beaucoup d’arrestations. Il n’avait d’ailleurs
pas dénoncé Nuon Chea [14].
C’est
Tou Samouth qui lui succéda. Orateur habile, modeste et éloquent à la fois, il
avait été bonze dans la province de Kompong Speu, et avait fait ses études à
l’Ecole supérieure de Pâli de Phnom Penh. « Elu » président du front national
unifié le 19 avril 1950, président du Comité administratif du « Front Issarak
Unifié » (littéralement Association Khmère Emancipée) en 1952, il devint
ministre de l’Intérieur du « Gouvernement Central » issarak dirigé par Son Ngoc Minh en juin 1954,
et était chargé vers 1956, des activités urbaines.
C’est
Tou Samouth qui fut le supérieur de Saloth Sar sur la frontière vietnamienne en
tant que président du Commissariat politique du commandement militaire de la
Zone Est. Il lui prolongea sa formation politique démarrée à l’école des cadres
par Pham Van Ba. Sar fut sans doute flatté d’avoir été repéré par ces deux
figures importantes [15]. Pham Van Ba, en charge d’une cellule comprenant dix
cambodgiens et dix vietnamiens dit avoir appris dans un premier temps à Sar à «
travailler avec les masses à la base, pour édifier des Comités Issarak au
niveau du village, membre par membre » [16]. Il lui avait aussi demandé « une étude détaillée
des conditions de vie à la campagne décrivant les différentes formes
d’exploitation, l’état d’esprit de la paysannerie, et les relations entre les
paysans et les travailleurs, afin de développer une ligne correcte dans le
futur programme du Parti ». Après cela, Sar fut transféré à l’école des cadres.
Ses capacités auraient été « moyennes » mais il était animé d’une « claire
volonté d’arriver au sommet du pouvoir par des moyens raccourcis ». A Phnom Penh,
il fut assigné membre du comité municipal du Pracheachun, en charge de l’organisation des étudiants. Son rôle
prit alors du poids, car il semble qu’au moins jusqu’en 1956, Tou Samouth fut
posté avant tout à la frontière khméro-vietnamienne plutôt que dans la capitale
[17].
Mey
Mann avait rejoint
Saloth Sar en mai 1954. Après deux semaines de marche en zigzag, il avait
atteint la base secrète du village de Krâ Baou, dans le district de Kamchay
Meas, non loin du marché de Daun Tey. D’après Mey Mann, les jeunes recrues
étaient soumises à « une propagande politique très structurée, ils n’étaient
nullement initiés à la guérilla ou au maniement des armes » ce qui se conçoit
dans toute organisation communiste où la conscience politique est une question
primordiale, mais ce que certains étudiants cambodgiens ont pu ressentir comme
de la méfiance à leur égard. Quant aux soldats khmers, dirigés par Sao Phim et instruits
par les Vietnamiens, ils formaient la
troupe des soldats de Po Kombo, du nom du chef de rébellion de 1865-1867. Les
conférences, discussions et autres sessions d’étude sur le marxisme, la
question nationale et la paix, étaient entièrement organisées par les
Vietnamiens sous la direction de Pham Van Ba. L’entraînement consistait surtout
en diverses taches d’ordre pratique comme de fabriquer des
« sandales Hô Chi Minh » dans des pneus ou d’arroser des
légumes. D’après Mey Mann, Saloth Sar montrait une certaine « prééminence » [18]. David Chandler écrit que durant cette période, Pol Pot
(Sar) s’était soumis à des tâches manuelles, mais semblait avoir été traité
avec des égards, car on voyait en lui un élément prometteur. Il prit par là
même de l’avance dans le mouvement révolutionnaire sur Ieng Sary, resté à Paris, et devint effectivement un élément
important à Phnom Penh après 1954. Ceci contraste avec l’opinion de Khieu
Thirith citée par
Elizabeth Becker sur le fait que Saloth Sar avait été froissé d’être traité
comme une simple recrue paysanne, d’autant plus que ses chefs étaient
Vietnamiens et pas Cambodgiens : « Le Viet-minh reléguait tous les étudiants de
Paris au second plan. Il leur donnait des corvées de cuisines, leur faisait
porter des excréments. Saloth Sar dut porter des excréments pour les
Vietnamiens. Il n’y avait pas de travail politique » [19]. Thirith ne faisait d’ailleurs que reprendre les
expressions (corvées de cuisine, transport d’engrais organique) d’un document
officiel de la mission du K.D. qui, en septembre 1980, retraçait cette période
de formation sous le coup d’un ressentiment rétroactif bien compréhensible,
mais oublieux que le travail manuel est normalement un honneur pour tout
communiste. Dans sa confession, Vorn Vet montrait qu’il
avait perçu différemment les conditions dans lesquelles s’était déroulée la
formation :
« Pendant cette période, j’ai étudié beaucoup de
documents révolutionnaires, et appris aussi directement. J’ai acquis une
compréhension de plus en plus grande de la révolution, et j’étais très heureux.
A ce moment-là, je ne comprenais rien au problème du Vietnam : j’étais heureux
de leur propagande sur le fait qu’ils étaient venus nous aider. Partout, les
Vietnamiens occupaient les postes importants. Nous les Khmers, nous nous contentions
de les assister. Tout cela ne me préoccupait pas parce qu’ils parlaient de
conscience internationale, de conscience khméro-vietnamienne, et je trouvais
cela raisonnable » [20].
A
cette époque, il est même certain que les combattants se refusaient à faire le jeu de division des Français en se
laissant aller à de la méfiance vis-à-vis des Vietnamiens. A en croire Wilfred
Burchett, des travailleurs des plantations de Chup, à Kompong Cham, avaient pu
mesurer les bénéfices de la stratégie d’union : ils avaient déclenché et
gagné une grève parce qu’ils avaient fait confiance aux cadres Issaraks à qui
ils avaient donné leur riz (avant 1954, pourtant, tous ces travailleurs étaient
des travailleurs vietnamiens) [21]. D’après Chea Soth, Sar était venu pour observer si
la révolution était bien menée par des Khmers, et avait dit que tout devrait
être fait « sur la base de l’indépendance, de la maîtrise en comptant sur ses
propres forces. Les Khmers devraient tout faire par eux-mêmes » [22]. Il n’en fut pas mis à l’écart pour autant, tout
simplement parce que ces principes étaient tout à fait conformes à ceux de Mao.
Ce défaut du mouvement à cette période allait d’ailleurs être rappelé en 1973
dans le résumé de l’histoire du Parti émanant de la zone Est, un document pourtant
réputé comme étant plus proche du point de vue communiste vietnamien.
A la
fin de l’année 1953, la guerre s’essoufflait à l’Est. Après une accalmie de
septembre à novembre, l’armée française ne mentionnait plus que des accrochages
plus ou moins violents et des embuscades. Toutefois, en mai avait eu lieu un massacre sur le train Phnom
Penh-Battambang, sur lequel Réalités
cambodgiennes allait revenir avant les élections de 1958, en parlant d’une
centaine de voyageurs morts, et en juin 1954, au moment où se tenait la
conférence de Genève pour régler le conflit, les autorités cambodgiennes
signalèrent une recrudescence générale d’attaques de postes et des tours, et de
sabotages des voies de communication, « avec la présence signalée d’éléments
chinois », ce dont on peut douter et ce qui remet en cause la fiabilité de ces
sources [23].
Le
P.R.P.C. reçut probablement du Vietminh les rudiments de la lutte clandestine,
avec fabrication de fausses cartes d’identité, constitution de planques louées
via une tierce personne, réunions nocturnes, utilisation de signaux de
reconnaissance, transmission de courrier via plusieurs intermédiaires, abandon
d’une planque si l’on était sans nouvelles du messager depuis deux-trois
heures, mise en place de mini-cellules (trois personnes) qui pouvaient
fonctionner dans la même usine sans se connaître [24]. Dans les zones qu’il contrôlait, le Vietminh
enseignait comment former des comités responsables de la propagande politique,
de la sûreté (avec mise en place de « tribunaux du peuple ») de la collecte de
taxes, des marchandises, et des renseignements. Des groupes d’entraide étaient
constitués dans les campagnes. Il était aussi procédé à l’autocritique, au
noyautage des bonzes et à la récupération du sentiment royaliste. Dans
l’ensemble, le contrôle du Vietminh fut facilité par un faible déploiement des
forces armées françaises, et par une paradoxale indifférence des Cambodgiens
qui, dès que le contrôle se relâchait ou que les troupes vietnamiennes étaient
parties, se muait en facteur de déstructuration des « organisations
révolutionnaires » mises en place dans les villages, et en facteur de revirement
d’opinion, y compris parmi les Khmers du Nam Bô. Lorsque Sihanouk lui-même se
lança en juin 1952 dans une croisade pacifique pour l’indépendance du
Cambodge, les Vietnamiens étaient de plus en plus ressentis comme des
envahisseurs [25]. Or, les cambodgiens semblaient peiner dans la
mobilisation de la population, particulièrement dans la capitale.
La
première ombre significative à rapporter au sujet des relations entre les
mouvements révolutionnaires cambodgien et vietnamien remonte aux accords de
Genève en juillet 1954 mettant fin au premier conflit indochinois. Keo Moni et
Mey Pho s’étaient rendus à Genève en 1954 en tant que représentants du « gouvernement
de la résistance nationale » (successeur du Comité de Libération du Peuple
Khmer). Ils avaient demandé à Pham Van Dong d’obtenir la présence de délégués
de la « résistance » khmère à la table de la Conférence Internationale sur
l’Indochine [26], et ce dernier avait défendu autant qu’il l’avait pu
la position de ses alliés khmers et laotiens en retraçant depuis le début
l’histoire de leur mouvements indépendantistes. Cependant, il dut faire face à
la fois aux pays occidentaux, à une U.R.S.S. qui jouait la modération, et à une
Chine qui n’avait partagé que brièvement et formellement sa position sur la
situation en Indochine. Pour la Chine, soutenir les mouvements khmers et
laotiens dont l’assise sociale était faible, s’apparentait à de l’aventurisme.
Aussi n’avait-elle jamais laisser entendre qu’elle reconnaîtrait ces
gouvernements de résistance. Pire, au cours des négociations, elle reconnut aux
gouvernements royaux le droit d’importer des armes pour assurer leur défense,
ce qui avait pour pendant d’affaiblir les mouvements rebelles. La Chine
souhaitait préserver une Indochine multiple sur son flanc méridional. Son
attitude se limitait à rester impartiale et à développer la coexistence
pacifique dans la région dans le but de développer son économie interne. A
cette fin, Chou Enlai s’assura qu’aucune base américaine ne s’établirait en
Indochine en confiant à l’anglais Antony Eden qu’il « pensait pouvoir
persuader » le viêtminh de se retirer du Laos et du Cambodge. A l’issue de la
conférence, le Vietnam fut finalement divisé en deux, les rebelles laotiens
durent se regrouper dans deux provinces du Nord-Est du pays loin de leurs bases
stratégiques, et les Khmers Issaraks n’obtenaient rien [27]. Pham Van Dong avait cédé du terrain mais il n’avait
pas été le seul. Les Etats-Unis s’étaient opposés à l’existence d’une zone
pro-communiste au Cambodge pour que le régime anticommuniste du Sud Vietnam ne
soit pas pris en tenaille, et les autres pays ne s’y étaient pas opposés. Quant
aux Français, ils avaient œuvré pour que les six provinces cambodgiennes de
Cochinchine restent entre les mains du Sud-Vietnam en récompense des services
rendus par Bao Daï au cours de la guerre contre le Vietminh.
Vingt
ans plus tard, les révolutionnaires cambodgiens allaient imputer la
responsabilité de cet échec aux seuls Vietnamiens. Ils avaient cependant été
informés du rôle joué par la Chine et l’URSS au moins depuis 1971, lorsque Le
Duc Tho confia à Ieng Sary que « Le
camarade Chou Enlai a admis ses
erreurs à la conférence de Genève de 1954. Il y a deux ou trois ans, le
camarade Mao l’a admis aussi. En 1954, parce que l’Union Soviétique et la Chine
ont exercé des pressions, le résultat fut ce qu’il fut » [28].
1954
est en tout cas une année où les dirigeants du Parti cambodgien ont commencé à
avoir une vision moins idyllique du mouvement socialiste international. Une
discussion sur les statuts du Parti en avait gardé la mémoire :
Point n°8, « Le Parti adhère au principe de
l’indépendance-souveraineté [indépendance-maîtrise ?]et de la confiance en
soi [self-reliance]. Le parti a compris ce que donnait
l’expérience d’un commandement combiné avec le Vietnam depuis 1954 » [29].
En
septembre 1977, Pol Pot disait : « la lutte révolutionnaire de notre peuple et
le butin qui y avait été capturé s’évanouirent dans les airs à travers l’accord
de Genève de 1954 » [30]. Les archives françaises rapportent aussi que les
Khmers Issaraks démobilisés s’étaient sentis trahis par le Viêt-minh qui leur
avait enlevé des armes qui auraient pu être livrées aux autorités moyennant des
primes [31]. Mey Mann se souvient en
effet qu’après les Accords de Genève, « les armes durent toutes être remises
aux Vietnamiens, certaines furent cachées et eux seuls savaient où elles
étaient déposées. Ni Tou Samouth, ni Saloth Sar » ne le savaient [32]. Privés de leurs principaux moyens de défense après le
retrait des troupes vietnamiennes, et craignant pour leur sécurité, une bonne
partie se replièrent dans la capitale du Nord-Vietnam au mois de novembre. Ceux
que l’on appellera les Khmers Hanoi étaient quelques centaines [33], sans compter les enfants qu’eux-mêmes ou les Vietnamiens
ont semble-t-il emmené à des fins d’endoctrinement au Vietnam, comme le firent
le Vietminh et le Pathet Lao au Laos [34]. Signalons parmi ces Khmers Hanoi, Son Ngoc Minh (mort à Pékin
en décembre 1972), Keo Moni, ministre des Affaires étrangères du Gouvernement
khmer de Résistance, Yun Sœurn, Rath Samoeun et, parmi ceux
qui revinrent peu après, Sien An (qui revint
très vite), Nuon Chea, Sao Phim, et le chef militaire Sieu Heng (de retour au
Cambodge en 1956) [35]. D’après
Mey Mann, se furent les plus jeunes qui furent choisis pour gagner Hanoi [36], peut-être pour parfaire leur formation. Parmi eux,
Rath Samoeun, engagé dans le maquis après Saloth Sar, aurait été à l’Institut
Nguyên Ai Quôc (Nguyen le Patriote, surnom de Ho Chi Minh) et aurait suivi
plusieurs années de formation en Chine [37]. « Certains » hommes formés et organisés par les
Vietnamiens à Hanoi retournèrent en 1963-1964 (Livre Noir, ministère des Affaires Etrangères du K.D., p.30).
D’après un transfuge interrogé en 1972, Chan Samay, Keo Moni, Keo Meas et Rath
Samoeun, qui furent purgés plus tard, avaient depuis quelques temps « rompu
avec Son Ngoc Minh sur la question du contrôle qu’exerçaient les
Nord-Vietnamiens sur le mouvement communiste khmer ». Keo Meas, lui, ne quitta
le Cambodge qu’en 1958 pour la frontière vietnamienne, avant de retrouver Sar
et Sary dans le maquis en 1963. Au cours de la deuxième moitié de l’année 1968,
il chercha en vain à obtenir des Nord-Vietnamiens le renvoi des cadres formés à
Hanoi, des Khmers Kroms pour la plupart. Il accusa alors Son Ngoc Minh de «
s’engraisser à l’abri pendant que les fidèles du parti se faisaient liquider » [38].
Quelles
qu’aient été les relations entre le Nord Vietnam et ses partenaires cambodgiens,
une fois le P.C. vietnamien parti, le P.R.P.C. ne pouvait que tracer
politiquement sa propre route. Bénéficiant de l’amnistie prévue par les accords
de Genève [39], quelques centaines de Khmers proches du Vietminh
refusèrent de quitter le pays. Certains continuèrent le combat. Les archives
françaises attestent que les villes de Svay Rieng et Prey Veng ne se soumirent
qu’en août 1954. Et si bon nombre de « Khmers Vietminh » s’étaient rendus, un
chef avait appelé à regagner le maquis le 16 novembre 1954 [40]. Ces révolutionnaires désarmés formèrent en 1955, derrière Keo Meas, le Pracheachun,
branche légale et volontairement modérée du P.R.P.C. qui, lui, maintint ses
activités clandestines dans les forêts des Cardamomes, au Sud-Ouest et à l’Est.
D’après une confession de Toch Phoeun, Mil Kavin alias
Ktat, un collaborateur des journaux Aekapheap
et Pracheachun qui avait cru avec
enthousiasme aux élections de septembre 1955 du côté des progressistes du Parti
Démocrate, ainsi qu’à la sympathie et à la générosité des Vietminh, en vain,
après que ceux-ci eussent retiré toute aide et se fussent « blotti dans les
bras de Sihanouk », se mit à les détester « avec une étroitesse d’esprit
presque raciste » [41]. Or il faut noter que ce sont ces membres qui occuperont effectivement le pouvoir
en 1975 au fil des purges. Le départ de bon nombre de cadres laissa plus de
place dans la direction du P.C.K. aux intellectuels rentrés de Paris peu avant
1954 (Mey Mann, Saloth Sar, Sien An, Chi Kim An) ou après 1954 (Ieng Sary, Son Sen). Certains, tels Chi Kim An et Sien An, furent
assignés à la Commission Internationale de Contrôle (CIC) chargée de surveiller
la bonne observance des Accords de Genève. Sien An y travailla pendant cinq
ans. D’après lui, l’alcoolisme des délégués de l’ambassade soviétique présents
à ces réunions aurait donné une mauvaise image de l’U.R.S.S aux représentants
du Pracheachun [42].
Dans
les provinces, les combattants locaux étaient pratiquement livrés à eux-mêmes,
les directives qu’ils recevaient étaient rares et imprécises, et leurs actions
se limitaient en 1955 à quelques cas de sabotage de lignes de communication, de
vols de voiture et de pillages sous l’accoutrement des chiveakpol (milice municipale) [43]. Après l’abdication de Sihanouk en mars 1955 au profit
de son père Norodom Suramarit et le soutien donné à la monarchie par référendum
à hauteur de 98 % des voix, l’opposition de gauche abandonna le discours sur
l’illégitimité du Roi pour se cantonner à l’anti-américanisme. L’action sur les
masses paysannes n’avait pas l’ampleur escomptée.
Dans
la capitale, le rôle assigné aux recrues du P.C.I. était d’éduquer
politiquement la jeunesse et de « faire boule de neige ». Saloth Sar, Nuon Chea, et Mey Mann, se retrouvaient autour de Tou Samouth chaque mois
dans une « cabane érigée sur un terrain appartenant à Khieu Ponnary » au sud de
l’actuel marché olympique, ou, pour des rencontres plus individuelles avec Pham
Van Ba, dans le jardin entourant le Wat Phnom. Pour tromper la vigilance de la
police, les palabres secrètes étaient entrecoupées de rires. Le futur
ambassadeur de la République Socialiste du Vietnam à Phnom Penh, ainsi que son
épouse, qui connaissaient tous deux le cambodgien, assuraient alors « l’unité du mouvement communiste
indochinois ». Mey Mann était alors le numéro quatre du Comité Central, après
Tou Samouth, Saloth Sar et Nuon Chea, mais après avoir été étroitement
surveillé lors des élections de 1955, il fut, dans un souci de discrétion,
remplacé par Ieng Sary tout en
restant en contact avec le mouvement via le censeur du Lycée Sisowath Khieu
Komar [44]. Durant cette période, les intellectuels engagés à
gauche s’appliquèrent à construire patiemment le futur mouvement
révolutionnaire en commençant par modifier les consciences.
[1] David Chandler, op.
cit., p.294.
[2] Ben Kiernan, How
Pol Pot came to power, 1985, p.123.
[3] K. D. Jackson, Cambodia
1975-1978, rendezvous with Death, annexe A, p.254.
[4] Wilfred Burchett, The
China Cambodia Vietnam Triangle, 1981, p.53.
[5] François Debré, op. cit., p. 84, qui tient cela de Keng Vannsak qui partit de
Paris en octobre 1952.
[6] François Debré, op.
cit., p.36.
[7] Steve Heder signale que ce terme, inventé par Son Ngoc
Minh et Tou Samouth
pour traduire la notion de libération n'a jamais rencontré de succès en raison
de son origine pali-sanskrit assez obscure. Selon Mey Mann le terme
renvoyait à « ceux qui abandonnent leurs maisons pour aller à la forêt
» et selon Suong Sikœun au « groupe
khmer du P. C. Indochinois ».
[8] Entretien avec Keng Vannsak, 11 avril 2001.
[9] Lettre de Pierre Brocheux, 26 février 1998 et entretien
avec un Cambodgien de l'A.E.K..
[10] Entretiens avec Mey Mann, 14 juillet 2000 et avec Keng Vannsak, 11 avril 2001, à qui Sar rendit visite après les
accords de Genève sans lui révéler sa formation Vietminh. L'appréciation de Sar
quant aux « bandits » fut également donnée par Mey Mann à Henri
Locard en août 1998. Pour Sihanouk M. Caldwell & Lek Tan, Cambodia in the Southeast Asian war, Monthly review press, 1973,
p.49 citant Wilfred Burchett, Second
Indochina War, 1970, pp.25-26.
[11] Synthèse de la confession de Ruoh Sarin (Ros Sarin) alias Mav, par Steve Heder.
[12] François Debré, Cambodge,
la révolution de la forêt, Flammarion, 1976, pp.55-57.
[13] David Chandler, op.
cit., p.95 (cousin), The Tragedy of
Cambodian History p.33 et 109 (Nuon Chea est le neveu
de la femme de Sieu Heng). Pour oncle, confirmation de Suong Sikœun, 20 mars 2000.
[14] Kiernan, How Pol
Pot..., p.185-6.
[15] David Chandler, Pol
Pot.., p.75 sq.
[16] Ben Kiernan, How
Pol Pot came to power, 1985, p.123.
[17] Wilfred Burchett, The
China Cambodia Vietnam Triangle, 1981, p.54. Kiernan, op. cit., p.173.
[18] Henri Locard, entretien avec Mey Mann, août 1998, Conversations
avec ..., 1999, pp. 14.
[19] Elizabeth Becker,
When the war was over, p.91. La
traducteur français parlait de « nourrir
les poulets », confondant kitchen
et chicken, Les larmes du Cambodge, p.85.
[20] Ben Kiernan, How
Pol Pot came to power, pp.123-4. Version abrégée dans Becker, id.
[21] W. Burchett, The
China Cambodia ..., p.69, Mékong
Upstream, Berlin, Seven Seas Books, 1959, p.107.
[22] Ben Kiernan, How
Pol Pot ..., p.123.
[23] Archives Nationales du Royaume du Cambodge, Police
1953-1954, confidentiel à l'arrivée, 15 juin 1954. Archives du M.A.E., C.L.V.,
Cambodge, n°22, presse cambodgienne.
[24] En juillet 1978, Nuon Chea détaillait
certaines de ces ficelles en évoquant à l'évidence son travail de responsable
urbain dans les années cinquante et soixante (« Statement of... », pp.28-9).
[25] Thomas Engelbert, « Les difficultés des
communistes vietnamiens... », op.cit.,
pp. 132, 134, 137 (pour « organisations révolutionnaires »), 142, 148, 151.
Archives Nationales du Royaume du Cambodge. Min. Interior, Correspondance
sujets divers, 1950-1952, régime de presse 1951 : de nombreux revirements de
populations de sroks sont signalés
grâce à la contre-propagande, bien qu'elles aient été « presque entièrement sous
l'obédience Viet-Minh ». Vers 1991, Son Sen évoquait une
attitude identique des paysans au moment de la lutte contre les Vietnamiens : « Des
gens se réfugient sur nos bases sans vouloir encore rejoindre notre armée. Ils
le font quand les autres veulent s'emparer d'eux. Mais dès que les Vietnamiens
sont sortis, ils retournent dans leurs villages pour y vivre comme avant » (« Le
retour des Khmers rouges », document de BBC News & Current Affairs / FR3,
réalisé par Shari Robertson et Jean Coumain, 1991).
[26] Ben Kiernan avait interrogé Nguyen Thanh Son, How Pol
Pot..., p.141, 152. Serge Thion et Jean-Claude
Pomonti puis André Tong semblent confondre avec les délégués à la Commission
Internationale de Contrôle en nommant Keo Meas, Sien An et Chi Kim An, Des
courtisans aux partisans..., p.281, «
Le conflit khméro-vietnamien », Est-Ouest n°626, mars 1979.
[27] François Joyaux, La
Chine et le règlement du premier conflit d'Indochine, Genève 1954, publications
de la Sorbonne, 1979, pp.219-236, 302, 357-8, 362. Burchett, op. cit., 1981, pp.29-36. G. Condominas et Richard Pottier, Les réfugiés originaires de l'Asie du Sud-Est..., rapport par une
équipe du CEDRASEMI, 1982, p. 38.
[28] Le Duc Tho disait à Ieng Sary le 7 septembre
1971, Cold war, International History
Project. 77 conversations between hcinese and foreign leaders on the wars in
Indochina, 1964-1977, edited by Odd Arne Westad, Chen Jian, Stein
Tonnesson, Nguyen Vu Tung, and James G. Hershberg, Working Paper n°22, the
Woodrow Wilson Center, Washington, DC 20 523, mai 1998, p.180, site internet http://cwrhp.si.edu.
[29] Sur les statuts du Parti, voir Journal du ministère des Affaires Etrangères Khmer Rouge. 1976-1979,
trad. Phat Kosal et Ben Kiernan, C.G.P., Yale, janvier 1997, site internet: http://www.yale.edu/cgp.
[30] « Speech by Pol Pot », Summary World Broadcasts, Monitoring services of the BBC, 1
october 1977.
[31] C.A.O.M., Indochine, HCI 174 / 526, « Situation
politique au Cambodge », août-septembre 1954.
[32] Henri Locard, Conversations
avec Ieng Sary, Mey
Man, Suong Sikœun & Long Norin, 1999, p.15.
[33] Les premiers ouvrages généraux sur le Cambodge
parlaient de 2 à 4 000 Khmers Vietminh. Paen Sovann, dirigeant cambodgien
pro-vietnamien interviewé par Henri Locard en 1996, pense que ce chiffre doit
être réduit à quelques centaines. Des sources vietnamiennes estiment qu'en
1970, 520 membres évacués en 1954 rentrèrent, et 57 restèrent (Thomas
Engelbert, Les difficultés des
communistes vietnamiens..., op.cit.,
p.144). Autres sources vietnamiennes parlant de quelques centaines ou de 1000 :
Far Eastern Economic Review,
21-4-1978 p.19, FEER 16-2-1984 p.20,
Kiernan, How Pol Pot ..., p.154 (190
membres du PRPC) (cité dans Roel Burgler, The
rise and fall of the Pol Pot Regime, doctoraal scriptie, pp.288, 302),
Laura Summers, « The CPK : Secret Vanguard of Pol Pot's Revolution : A
comment on Nuon Chea's statement »,
Journal of Communist Studies, vol.3, n°1, March 1987, p.6 (1000 cadres),
André Tong, op.cit., (2000).
[34] Mœung Sonn rapporte à Henri Locard avoir rencontré
plusieurs familles « désespérées d'avoir perdu leur fils » qui réapparurent
après 1968 dans la guérilla « khmère rouge », et dont on avait appris
qu'ils avaient été endoctrinés à Hanoi (Prisonnier
de l'Angkar, pp.35-36). Jean Deuve, Le
royaume du Laos, 1949-1965, E.F.E.O., 1984, p. 63. Le Livre Noir parle aussi de ces Khmers « enlevés » par les
Vietnamiens dans le Sud-Ouest et l'Est du Kampuchéa, entre 1945 et 1954, pour
être formés et encadrés (pp.18, 19, 29).
[35] Chandler, The Tragedy of…, p.75. K. M. Quinn, The
Origins ..., 1982, Ph. D., pp.12, 15.
[36] Henri Locard, Conversations
avec Ieng Sary, Mey
Man, Suong Sikœun & Long Norin, 1999, p.15.
[37] Communication de Ngo Manh Lan, 4 mai 1999. Kiernan, How Pol Pot..., p.179.
[38] Témoignage du transfuge Keoum Kun, interrogé par
l'ambassade américaine le 13 janvier 1972 (Kiernan, « La révolte de Samlaut »,
in Khmers rouges !, p.136, et 345,
n.82, et How Pol Pot..., p.280).
[39] Philippe Richer, op.
cit., p.146.
[40] Archives Nationales du Royaume du Cambodge, Police
1953-1954, confidentiel à l'arrivée, 15 juin 1954. Archives du M.A.E., C.L.V.,
Cambodge, n°22, presse cambodgienne.
[41] Synthèse des confessions de Toch Phoeun alias Phin, par Steve Heder.
[42] Entretien avec Pierre Brocheux, à qui s'était confié
Sien An.
[43] Archives Nationales du Royaume du Cambodge, Min.
Interior, Telegr. Corres., 1953-1958. Lettres du sous-secrétaire d'Etat au
royaume, 26 octobre et 25 novembre 1955.
[44] Henri Locard, Conversations
avec Ieng Sary, Mey
Man, Suong Sikœun & Long Norin, 1999, pp.16-18.