Alors que la plupart des Cambodgiens venus à la Maison
d’Indochine souffraient d’un retard universitaire par rapport aux Vietnamiens,
et s’inscrivaient le plus souvent dans des écoles techniques, la gauche
pro-communiste compta dans ses rangs des exemples de réussite universitaire ou
scientifique notables : In Sokan, docteur en médecine auteur d’une thèse sur la
tuberculose ; Thiounn Thioeun, docteur en
médecine ; Hou Yuon et Khieu
Samphan, docteurs en sciences économiques. Samphan, avant
d’arriver à paris en avril 1956, avait obtenu une licence et un Diplôme
d’Etudes Supérieures de droit à Montpellier, et y aurait suivi des cours à
l’Ecole Supérieure de Commerce [1]. Il avait déjà fait la connaissance de plusieurs
Cambodgiens de Paris à l’occasion de visites ou de voyages entre étudiants
communistes, chaque année [2]. Un autre licencié en droit, très pris par ses
études de douanes et de droit coutumier de 1955 à 1957, était Hu Nim. Il se lia
d’amitié avec Hou Yuon, In Sokan et Kheang Khaon [3]. La faculté de droit de Paris, devenue en 1955 la
faculté de droit et de sciences économiques, était dominée par des professeurs
politiquement centristes (Jean Marchal, Raymond Barre) qui entendaient
insuffler une dimension scientifique à l’économie. Les professeurs de gauche
n’y étaient guère nombreux. Du côté des grandes écoles scientifiques, on trouve
des diplômés de l’Ecole Polytechnique (Thiounn Mumm), et d’écoles d’ingénieurs
comme l’Ecole Centrale des Arts et Métiers (In Sophann,
frère de In Sokan), ou l’Ecole Nationale d’Organisation Economique et Sociale
du Transport, rue Miromesnil (Thiounn Prasith, futur cadre au ministère des Affaires étrangères,
d’abord lycéen à Henri IV). Chi Kim An, un des chefs du Pracheachun
(le Peuple, le parti communiste légal
créé en septembre 1955) et des cadres du P.C.K. jusqu’en 1970, était sorti
ingénieur géomètre de l’Ecole des Travaux Publics de Paris. Keat Chhon, futur haut cadre au ministère des Affaires
étrangères, était diplômé en génie maritime, et diplômé du cours de génie
atomique au Commissariat à l’Energie Atomique (C.E.A.) de Saclay en 1959-1960,
une formation d’ingénieur qui se déroulait sur une année universitaire et se
clôturait par un stage d’une durée de trois ou six mois dans la préparation d’un
projet industriel (ce qui n’en faisait pas pour autant un « ex-physicien
nucléaire » [4]). Sien An obtint en 1953
son diplôme de l’Institut National de Statistiques et d’Etudes Economiques
(I.N.S.E.E.).
Khieu Thirith, fille d’un juge [5] et épouse de Ieng Sary depuis la fin
de l’année 1955, avait reçu son baccalauréat à Phnom Penh. Au bout de quatre
années d’études, elle obtint sa licence d’anglais à la Sorbonne (avec cours de
littérature et de civilisation anglaise et américaine), ce qui lui attirait les
reproches de Keng Vannsak sur son manque
de cohérence idéologique à apprendre une langue d’impérialistes. Plus tard,
Thirit allait dire à Elizabeth Becker qu’elle avait choisi l’anglais pour
protester contre le colonialisme français. Keng Vannsak, quant à lui, avait
obtenu sa licence de lettres en 1951 (psychologie générale et pédagogique,
philosophie des sciences, morale et sociologie), et commencé un doctorat
d’université. Khieu Ponnary (future femme
de Pol Pot) était régulièrement première en classe au Cambodge à l’école
Sutharot, puis au lycée Sisowath, selon le témoignage de Norodom Sihanouk [6]. Après avoir éte une des premières bachelières
cambodgiennes, avec Mme Pou Saveros, elle étudia à Paris jusqu’en 1951-2.
D’autres étudiants de gauche n’ont pas achevé leurs
études. Pour beaucoup, la passion politique leur fit délaisser leurs manuels
pour lire Marx, Lénine, ou Mao. Parmi eux, Saloth Sar. Après avoir
fréquenté six ans une école catholique à Phnom Penh, puis quatre ans l’école
Norodom Sihanouk, Sar avait acquis un simple brevet technique (et non
généraliste) à l’ « école de fer », une école technique créée par le « protectorat » où
l’on apprenait la mécanique et la menuiserie [7]. Inscrit à Paris en radio-électricité, à l’école
Violet [8] il était, d’après lui-même, un élève moyen. Au bout
d’un an ses préoccupations allèrent vers la politique. Loth Suong, son frère
aîné, le décrivait comme quelqu’un de studieux au collège technique : « Il ne
courait pas les filles et ne buvait pas. Il bûchait dur pour ses études...
c’était une personne bien... un bon gosse, pas méchant ou dépravé » [9]. C’est à
Paris que Saloth Sar rencontra sa future femme, Khieu Ponnary. Keng Vannsak dit que Sar
avait rendez-vous avec elle dans l’appartement de ce dernier, rue du Commerce,
où avaient lieu des réunions politiques.
Ieng Sary, le futur ministre des Affaires Etrangères du
Kampuchéa Révolutionnaire, passa, en France, la deuxième partie de son
baccalauréat en novembre 1951 et ne fit qu’une propédeutique à la Faculté de
lettres de la Sorbonne de 1954 à 1956, c’est-à-dire une année préparatoire
pluridisciplinaire à la licence se clôturant par un Certificat d’Etudes
Littéraires Générales. Ses prétentions d’avoir été diplômé de sciences
politiques sont contredites par plusieurs témoignages et par les archives de
l’Institut d’Etudes Politiques de Paris : si celui-ci s’y inscrivit deux fois
en année préparatoire, en 1951 et 1952, il n’assista, selon les dires d’un archiviste,
qu’ « aux toutes premières
conférences de méthode », et celles qu’il suivit chaque année peuvent se
compter sur les doigts d’une main. Peut-être considérait-il la plupart des
cours de l’I.E.P. comme faisant partie de la culture bourgeoise et préférait-il
suivre les cours non obligatoires et n’impliquant pas de travaux personnels
donnés par quelques professeurs communistes : Jean Baby, professeur de
marxisme et auteur d’un bon résumé du Capital
intitulé Principes d’économie politique,
Jean Bruhat, qui enseignait l’histoire de l’URSS, ou Pierre Georges, qui en
enseignait la géographie. Tandis que sa femme travaillait et recevait de
l’argent de sa sœur Khieu Ponnary, par ailleurs membre du Parti Démocrate, Sary
privilégiait l’action et les manifestations plutôt que les diplômes, jugés
inutiles et coupables d’aggraver l’attachement à soi et la distance d’avec les
masses. Il aurait dit qu’on ne faisait pas la révolution avec les
intellectuels. Cela était dans la lignée du P.C.F. et du culte des masses
enseigné par le matérialisme historique. Saloth Sar méprisait pareillement les
diplômes et reprochait aux étudiants qui n’avaient pas travaillé de leurs mains
d’avoir la vie facile. Il faut ajouter que certains étudiants ne cachaient pas
leur intention de rafler leur diplôme pour devenir mandarin à leur retour [10].
Toch Phoeun, le futur ministre des Travaux Publics, étudia
d’abord dans ce domaine à Hanoi, travailla au Cambodge, puis passa six mois à
l’Ecole des Travaux Publics du Boulevard Saint-Germain, où on lui conseilla de
se réorienter, étant donné le peu de chances qu’il aurait de réussir le
concours (sur une promotion de 97, il était classé à la 95ème
place). Mey Mann et Mey Phat, qui avaient
suivi une école de conducteurs au Cambodge, étaient inscrits aux cours de
préparation de l’Ecole des Travaux Publics à Cachan. Mey Mann perdit le
bénéfice de sa bourse « pour raisons extrascolaires ». Rath Samoeun, bachelier en philosophie au Cambodge en 1950,
inscrit en histoire à la Sorbonne fut contraint d’interrompre ses études durant
huit mois, de juillet 1952 à mars 1953, à cause d’une tuberculose osseuse, puis
continua un an en propédeutique et en sciences politiques. A l’époque, le seul
professeur d’histoire de l’université de la Sorbonne à partager quelques idées
socialistes était, en histoire économique, Ernest Labrousse, anti-communiste
bien que para-marxiste en histoire.
Toch Kham Doeun mit beaucoup
de temps à terminer ses études à la Faculté des Sciences, étalant son doctorat
de Sciences Mathématiques sur neuf ans. Ok Sakun, après avoir obtenu la première partie de son
baccalauréat, serait venu préparer, grâce à une bourse, le concours de l’école
militaire de Saint-Cyr. Son militantisme l’a sans doute dissuadé de rechercher
un diplôme, qui plus est dans l’armée colonialiste. Il aurait suivi des études
de transport avant de travailler dans les chemins de fer royaux du Cambodge de
1957 à 1963, puis étudia avec succès à l’Ecole Supérieure des Transports de
Paris. Suong Sikœun délaissait la
géographie pour la politique. Récompensé par une bourse pour ses excellents
résultats au lycée, il était parti pour Paris à bord d’un Tupolev 62 en octobre
1957, après avoir été recruté par Ieng Sary dans l’organisation révolutionnaire
clandestine. Une fois accueilli par Keat Chhon qui le conduisit de l’hôtel du
Champ de Mars à la Cité Universitaire de Paris, il suivit un an des cours à
l’Ecole Nationale de l’Aviation Civile, passa son baccalauréat de philosophie à
Paris en 1958, entama des études de licence d’histoire de 1961 à 1964. Il ne
passait pas toutes les épreuves et obtenait des notes insuffisantes (y compris
en histoire de la colonisation). La politique l’intéressait davantage. La
géographie générale et tropicale lui réussit mieux et il décrocha sa licence en
1968 avec la mention passable, avant d’être moniteur au département de
géographie du Centre expérimental de Vincennes (nouvelle université créée après
1968 où se retrouvèrent la plupart des professeurs marxistes et des agitateurs
étudiants gauchistes) et d’élaborer un mémoire sur l’évolution des structures
agraires dans les provinces du Sud-Est cambodgien (Prey Vieng et Svay Rieng).
En 13 ans, il développa d’étonnantes qualités d’expression en français. A cette
époque, l’inscription dans les universités n’était pas limitée dans le temps.
Son Sen, le futur chef des forces armées du K.D., était,
dans sa jeunesse, un étudiant sérieux qui portait des lunettes. Il était
signalé par son directeur de l’école normale de Phnom Penh comme un excellent
élève-maître de 1946 à 1950, 1er de sa classe de 3e
moderne. Ses camarades estimaient beaucoup ses qualités intellectuelles. Après
son arrivée à Montpellier le 11 octobre 1950, Sen devint élève-maître à l’école
normale d’instituteurs de Melun, en Seine et Marne, jusqu’en 1953, tout en
passant passa avec la mention « assez bien » les deux parties de son
baccalauréat en juin 1952 (série moderne) et juin 1953 (série sciences expérimentales)
à la Faculté des Sciences de Paris. La formation reçue dans les écoles normales
était assez contraignante à la fois du point de vue de l’assiduité demandée que
du point de vue du travail à fournir. La méthodologie y était davantage
enseignée qu’à l’université. Ayant échoué, selon François Ponchaud, au concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure,
il s’inscrivit en licence de philosophie entre octobre 1953 et 1956, avant de
retourner à Phnom Penh au mois d’avril ou mai 1956, à court de moyens
financiers. Sa bourse du gouvernement cambodgien lui fut en effet retirée pour
des « raisons étrangères à ses études », et le Recteur refusa de lui fournir un
secours prélevé sur les crédits de la Fondation Nationale [11]. A l’époque, la licence durait deux ans mais
nécessitait souvent trois ans pour obtenir les quatre Certificats d’Etudes
Supérieures. La présence en cours n’était ni obligatoire ni indispensable - des
polycopiés des cours étant distribués. La fiche d’étudiant de Sen ne mentionne
aucune épreuve passée dans les C.E.S. auxquels il s’était inscrit. Il est
probable que sa vie militante lui ait accaparé la majeure partie de son temps.
Et que les cours de philosophie ne lui soient pas parus très enrichissants pour
transformer le monde. A regarder la liste des cours de philosophie en propédeutique
et en licence dispensés de 1953 à 1956 par des auteurs aussi mesurés que Jean
Guitton, Georges Canguilhem (à partir de 1955), Vladimir Jankélévitch ou
Raymond Aron (à partir de 1955), on ne trouve presque rien sur le socialisme à
part des cours de ce dernier sur la sociologie politique, et rien sur l’œuvre
politique de Rousseau (seulement sur
sa pensée religieuse). Un professeur avait bien dispensé un cours public sur
Saint-Simon, Proudhon et Marx, en 1952-1953, mais ce professeur, Georges Gurvitch, ne
cherchait à travers ces auteurs, qu’à définir le champ de la sociologie ce qui
laissait une impression abstraite et insipide. Son Sen préférait sans doute
alors à étudier les guerres européennes, napoléoniennes et austro-hongroises,
comme il le confia à Steve Heder sans indication de date. Un de ses anciens
camarades communistes se souvient que certains membres du cercle lisaient
Clausewitz, et particulièrement Son Sen. Les écrits de ce général prussien,
auteur de la célèbre formule que la guerre est la continuation de la politique
par d’autres moyens, avaient été abondamment lus par Lénine à partir de
1915, et étaient cités comme un modèle de stratégie par les léninistes, par
Mao, et par bien d’autres. La guerre faisait les grands titres de l’actualité
et occupait bien des esprits. A compter du début de la guerre d’Algérie (fin
1954), les étudiants militants communistes, très présents en philosophie,
intervenaient régulièrement entre les cours lors de prises de paroles d’une
durée de cinq minutes, qui empiétaient parfois sur le début du cours à venir,
avec l’accord intimidé du professeur. Il régnait dans la Faculté des lettres
une atmosphère de démocratie populaire. Les étudiants communistes y vendaient, à
l’entrée, leur organe mensuel, Clarté.
Toutes sortes de conceptions marxistes circulaient chez les étudiants. Il
n’est, partant, guère étonnant que les Cambodgiens aient tenté de leur côté, de
théoriser et d’élaborer des programmes sociaux applicables aux conditions de
leur pays.
En
tant que communistes, leur but n’était pas de faire carrière, mais d’éveiller
les masses et de faire la révolution au Cambodge. De 1957 au début des années
soixante, un témoin indique que 70 % des membres de l’U.E.K. étaient des
étudiants sérieux. Plus tard, les boursiers s’investirent davantage dans les
mouvements d’idée, rebâtissant sans arrêt leur pays. Selon Laurence Picq, ils se faisaient une très haute idée de la
politique et préféraient rester le plus longtemps possible à Paris pour
profiter de la vie et se cultiver politiquement avant de ramener des idées
nouvelles dans leur pays.
Il est
à noter que les plus radicaux, ou du moins les meneurs de ces divers mouvements
étudiants étaient rarement des individus issus de milieux modestes. Que ce soit
Ieng Sary, dont la mère disparut lorsqu’il était en bas âge,
le plus politisé et le plus militant au début des années cinquante, que ce
soient Saloth Sar / Pol Pot, Son Sen ou Hou Yuon - le premier
président marxiste de l’A.E.K. - tous les quatre venaient de familles paysannes
aisées. Son Sen était fils de petits propriétaires terriens et Sary et Sar
étaient fils de propriétaires fonciers ou de paysans riches. La famille de
Saloth Sar, basée à Kompong Thom, le plaça un an au monastère royal et sept ans
dans une école catholique. Une cousine danseuse royale et une soeur de Saloth
Sar étaient les concubines du Roi Monivong, le grand-père de Sihanouk. Son
frère aîné travaillait au palais au service du protocole. Thiounn Mumm, le mentor admiré pour être rentré à Polytechnique,
venait d’une famille aristocratique. Keng Vannsak, l’aîné et le pédagogue, avait connu les milieux du
Palais par sa mère. In Sokan était le fils d’un riche gouverneur. Les sœurs
Khieu appartenaient à la haute bourgeoisie. Yun Yat était la fille
d’un petit commerçant dans l’orfèvrerie. Le père de Mey Mann exerçait,
comme l’écrivait ce dernier, une « profession libérale ». Mais Rath Samoeun, un des plus convaincu serait venu d’une famille de
paysans pauvres [12]. Toutefois, comme le montre un document administratif,
ses parents étaient décédés avant qu’il n’ait atteint sa vingtième année, et il
est probable qu’il ait été le protégé de quelque personnage bien placé. Le père
de Sien An était, comme ce dernier l’avait inscrit dans un bulletin
d’inscription à la faculté, « cultivateur » (sans précisions) et sa mère était
décédée. Khieu Samphan avait eu pour
père un fonctionnaire civil (magistrat), signalé comme décédé quand Samphan
avait vingt ans. Nghet Chhopininto était orphelin
de son père médecin à l’âge de quatre ans. Toch Phoeun le futur
ministre des travaux publics, écrivait en 1952, être fils d’instituteur. Son
frère Toch Kham Doeun indiquait en
1955 que son père était décédé, et que sa mère était cultivatrice.
Dans
les années soixante, les membres actifs de l’Union des Etudiants Khmers étaient
plus souvent d’origine paysanne et modeste : c’était le cas de Suong Sikœun (orphelin de
père), et d’Ok Sakun, fils de « cultivateurs » (sans plus de précisions).
Les
portraits qui sont faits de ces étudiants les font apparaître comme des hommes
plus ou moins timides, plus ou moins sentimentaux, plus ou moins durs politiquement,
généralement modestes, mais tous sympathiques, souriants, et solidaires entre
eux.
Un
ancien ami cambodgien de Khieu Samphan le décrivait
comme quelqu’un de modeste, timide et discret, et sortant très peu afin de se
consacrer à ses études. Sa timidité ressortait de ce qu’il ne brillait guère
comme orateur. Il n’en était pas pour autant solitaire ou renfermé, mais
donnait un coup de main à la moindre occasion. Plus tard, en tant que
diplomate, ses qualités d’affabilité et son sourire le feront apprécier de
beaucoup. Un de ses amis français rapporte que 25 ans après qu’il lui eût
offert un objet décoratif en étain provenant de Malaisie, Samphan s’en était de
lui-même souvenu pour regretter de ne pas avoir emmené le cadeau avec lui. A
Paris, il refusa de se lier trop avant avec une française étudiante en médecine
dont il était amoureux. Il aurait même fait vœu de chasteté jusqu’à l’avènement
de la révolution, mais en 1973 ses camarades lui arrangèrent une union avec une
cambodgienne originaire de Preah Vihear [13] (et non
d’origine tribale non-khmère, comme il a été écrit). Le militant politique
qu’il était à Paris le faisait paraître pour un
pur et un idéaliste. Il restait plongé des heures dans ses livres. Sa
chambre d’étudiant semblait contenir « la collection complète des œuvres de
Marx, Lénine et Engels » [14]. « Sans doute était-il un peu trop idéaliste et
théoricien et pas assez réaliste et pragmatique », admettait Philippe Jullian [15]. « Même ses camarades étudiants français communistes le
considéraient comme quelqu’un d’extrêmement dogmatique », peut-on lire ailleurs
[16]. Selon Suong Sikœun, qui l’avait
connu à partir de 1957, c’était un homme d’organisation pour qui le sens de la discipline
primait sur tout, et un homme de convictions plutôt que d’action, dont les
analyses sobres et concises prenaient parfois une allure dogmatique.
Ieng
Sary, bien que doté d’esprit de camaraderie, était vu comme antipathique et
intolérant par les étudiants républicains, ou bien direct et intransigeant par
un camarade marxiste. Un camarade vietnamien retient de lui un personnage
souriant, et dont la gentillesse s’était manifestée à nouveau lors d’une visite
en grande pompe à Hanoi, en 1971-1972, où Sary avait embrassé devant tout le
monde cet ancien camarade qui n’était pourtant qu’un cadre modeste.
Marie-Alexandrine Martin avait relevé auprès de Keng Vannsak que Sary,
étudiant, était complexé d’être le fils d’un propriétaire foncier, qu’il était
doté d’un « grand esprit calculateur », d’un
caractère rancunier - un trait qu’elle attribue aux Khmers - et qu’il aurait
gardé un comportement « féodal ». Keng Vannsak, ancien marxiste et estimant que
les « Khmers rouges » n’ont réalisé qu’une idée du communisme
(maoïste), reprochait (sans conviction) le
même trait à Saloth Sar : « Quand il
séjournait en France, je crois qu’il était sincèrement nationaliste, peut-être
encore chargé de féodalité », une autre caractéristique khmère selon M.-A.
Martin [17].
Hou
Yuon, très posé et taciturne derrière ses manières de
paysan, avait beaucoup d’humour et entretenait de bonnes relations avec des
étudiants républicains. Chau Xeng Ua, républicain socialiste, nous confirme les
propos de Hou Yuon rapportés par M.-A. Martin : Il ne faut pas confondre
élimination de la bourgeoisie et suppression des bourgeois. En 1964, dans une
version remaniée de sa thèse publiée sous Sihanouk en 1964, il précisait que la
contradiction entre les villes et les campagnes « ne signifie pas que "
les ouvriers des villes oppriment les paysans pauvres à la campagne " ou
que les cruels capitalistes des villes et les propriétaires paysans n’oppriment
pas les travailleurs et les paysans pauvres » [18], ce qui, tout réfléchi, ne diffère pas de la conception
des articles du P.C.K., mais ne fut pas toujours compris à la base. Sa
franchise lui attira les foudres de Sihanouk, l’isolement au sein du P.C.K.
pendant la guerre puis l’élimination.
Hu Nim était, dans les
années soixante-dix, affable, ouvert, et excellent orateur. Des confessions
indiquent qu’il était moins franc que Hou Yuon, et sut longtemps cacher ses doutes au sujet de la
ligne du Parti.
Toch
Kham Doeun, dans les années soixante, était un homme très
affable, très ouvert, intelligent, ayant aussi le sens de l’humour, toujours
prêt à rendre service. Son frère Toch Phoeun était un
camarade sympathique à la Maison d’Indochine.
Keat
Chhon s’était fait
beaucoup d’amis par ses qualités de sympathie et de patience.
Rath
Samoeun, « le plus professionnel » des Cambodgiens de la
Maison d’Indochine, également beaucoup écouté par son camarade en sciences
politiques et organisateur du Cercle Ieng Sary, et doté d’un intelligence politique réelle, était
par ailleurs un garçon très charmant, moins dur que Ieng Sary ou Son Sen.
Sien
An et Son Sen s’attiraient
la grande sympathie de leurs camarades indochinois ou français à la Cité
Universitaire. Cependant, Son Sen était considéré comme un peu maladif et
paranoïaque par un étudiant provisoirement communiste. Un cambodgien qui
n’était pas du même bord politique se rappelait d’un personnage insondable et
même assez dur. Un camarade de maquis le trouvait intransigeant à certains
moments, et un de ses élèves à l’Institut National pédagogique, devenu
anti-« Khmers rouges » après avoir fui le pays, le jugeait austère,
sec, dur, le visage crispé, toujours tendu [19]. En mars-avril 1976, Son Sen apparaissait néanmoins «
aimable et souriant » à Sihanouk en lui assurant que sa sécurité serait
toujours garantie [20].
Mey
Mann était
foncièrement honnête. Ok Sakun et In Sokan sont décrits
par un communiste français ami avec eux au début des années soixante-dix comme
des idéalistes pleins de générosité, fascinés par la Révolution d’Octobre.
Suong Sikœun dit du premier
qu’il était un camarade dévoué, très compréhensif et très ouvert.
Ils
pouvaient certes s’employer, par calcul politique, à paraître encore plus
sympathiques auprès des nouveaux arrivants à la Cité universitaire, pour mieux
les unir à eux. Néanmoins confronter leur nature bienveillante avec ce qu’ils
commirent, ou laissèrent commettre plus tard, plonge tous ceux qui les ont
connus étudiants dans la plus grande consternation.
Un
probable indice de leur naturel attirant est que ceux qui ont été en France y
ont souvent trouvé des Françaises pour femme : Suong Sikœun, marié à une institutrice, Keng Vannsak, Mey Mann, Nghet Chhopininto, Toth Kim Teng, Men Mol, Keo Norin marié à une
infirmière, Thiounn Mumm marié à une
femme docteur en médecine et médecin psychiatre, Thiounn Prasith marié en 1954
à une future conseillère au planning familial qui n’adhéra au P.C.F. qu’en
1970, Chau Seng uni à la fille
d’un maire communiste possédant une propriété viticole, In Sokan marié à une
assistante sociale ou infirmière catholique fille de médecin, Ok Sakun marié à une
communiste professeur de mathématiques fille d’un maire communiste dans le
midi. Keat Chhon était marié,
lui, à une cambodgienne d’origine vietnamienne étudiante en chimie, catholique,
qui travailla ensuite à l’Institut Pasteur, s’adonna à des œuvres de charité,
et deviendra communiste. Ieng Sary, lui, déconseillait à ses camarades de se marier
avec des étrangères. La même recommandation valait dans les années soixante aux
communistes de l’U.E.K. Pour les membres célibataires du FUNK en 1972, le
prétexte était que les étrangers ne pouvaient « comprendre et bien servir » la
révolution [21]. Les représentants ou membres du FUNK en France
finirent souvent par se séparer de leur femme ou de leur fiancée après 1970,
conséquence des recommandations émanant des zones communistes autant que du
nationalisme et du fanatisme politique que leur compagne ne supportaient plus.
Dans une autobiographie de décembre 1976, Thiounn Prasith se crut obligé de se
sentir gêné d’avoir attaché trop d’importance aux facteurs matériels d’une vie
de famille en France, jusqu’à emprunter de l’argent et acheter une maison :
cela devait être imputé à des influences capitalistes et révisionnistes [22].
Les
moments où leur comportement sortait de l’ordinaire n’étaient pas dus au hasard
ou à ce que Sihanouk avait attribué à l’ amok
(une colère subite et incompréhensible qui surviendrait chez les Malais, les
Indonésiens ou les peuples assimilés à cette souche). Ieng Sary devenait
sévère une fois transcendé par la politique. Ses idées étaient plus violentes
que celles de Rath Samoeun qui ne
discutait pas vraiment des moyens politiques. Saloth Sar, fermement
anticolonialiste, était par ailleurs discret, poli, « bon vivant », «
débrouillard » [23], « ouvert sur le monde », « ne manquant pas d’humour
» [24], « gentil, timide (...) plutôt charmant ». Il n’aurait
osé tuer un poulet [25]. François Debré indiquait que Sar se serait disputé
avec Hou Yuon en matière de
politique, mais une autre source indique qu’ils n’avaient pas vraiment eu le
temps de débattre en raison du départ précoce du premier.
Les
liens tissés au Cambodge ou en France ont soudé très tôt les futurs dirigeants
du Kampuchéa, qui continuèrent, au pouvoir, à utiliser des surnoms révolutionnaires
comme « camarade Khiev » (Son Sen), « camarade Pol » (Saloth Sar), « camarade Van »
(Ieng Sary), « camarade Hêm » (Khieu Samphan) « camarade Phoah » (Hu Nim) etc., camarade étant souvent remplacé par frère [26].
En chaque homme politisé gît
un personnage différent de la personnalité qu’il incarne au quotidien. Cette
face politique peut paraître menaçante à ceux qui s’estiment parfaitement intégrés
à la société en place. Et parfois, ces prises de position politiques en faveur
d’un changement radical, légitiment au moins dans le court terme, en raison de
leur efficacité supposée, des méthodes contraignantes ou criminelles. Ces
moyens envisagés n’entament pas forcément l’apparente sensibilité d’hommes
animés par des buts lointains de justice sociale.
C’est pourquoi si Nuon Chea apparaît à ceux qui l’approchèrent comme un homme froid et distant,
brutal voire sans cœur, il ne saurait être troublant de constater, dans les
caractères de Khieu Samphan, Son
Sen et Ieng Sary un
mélange d’affabilité, de camaraderie, et de dureté de caractère. Son Sen était
presque aussi populaire que Pol Pot, lorsqu’ils donnaient tous les deux des
séminaires dans les années quatre-vingt. Nuon Chea, lui, l’était beaucoup
moins. En mars-avril 1976 Sihanouk rencontra Son Sen et en retira l’impression
d’avoir affaire à un homme « aimable et souriant ». Pol Pot semble
même correspondre aux canons du législateur vertueux : esprit certes
intraitable sur la discipline révolutionnaire, mais sens de la maïeutique dans
le discours, attention envers les subordonnés, capacité à créer une relation
d’égalité, et surtout un charisme que lui reconnaissaient plusieurs
journalistes et Sihanouk. Suong Sikœun, qui avait quelque fois servi d’interprète à Pol Pot, écrivait en l’an 2000
avoir été fortement impressionné par la « grande assurance » et la
« simplicité déconcertante » d’un personnage qui allait toujours au devant
des gens pour les saluer. Quand le président birman Ne Win était venu au K.D.
en 1976, Pol Pot avait effectué le déplacement pour le rencontrer à la maison
des hôtes, rompant ainsi avec la procédure protocolaire. David Chandler a bien
reconstitué cette facette d’un Pol Pot qui séduisait ou hypnotisait son
auditoire par son calme, quelles que soient les mesures annoncées, et qui
« était coutumier de la tactique consistant à endormir la méfiance de
l’adversaire avant de passer à l’attaque » [27]. Selon ce
qu’a rassemblé In Sopheap du côté des anciens dirigeants basés à Païlin,
« Pol Pot montrait beaucoup de patience, lisant et surtout écoutant
impassiblement les rapports fastidieux faits par des cadres peu instruits qui
souvent, s’ils ne sortaient pas du sujet ou enjolivaient leurs
accomplissements, exprimaient mal leurs idées (…) il introduisait l’ordre du
jour et expliquait le sujet à débattre, en l’orientant sans que l’on s’en
rendît compte vers le résultat voulu (…) il avait l’art d’énoncer sa décision,
qui donnait l’impression que chacun avait contribué à sa formulation. Il n’y
avait pas de vote. “ La collectivité avait décidé ” » [28] .
Pour bon nombre de personnes,
la figure la plus contrastée ou insaisissable du régime est sans conteste Khieu
Samphan. Parangon d’affabilité, il a toujours arboré une image de député honnête
et « progressiste » et donné l’impression que le mouvement
révolutionnaire était présidé de manière modérée, qu’il ait éte nommé haut
commandement en chef des Forces Armées Populaires au-dessus des vice-présidents
Saloth Sar, Nuon Chea et So Vanna – Sao Phim –, ou président du présidium d’Etat du K.D. à partir de 1976. On ne
savait pas qu’il avait dirigé le Cercle Marxiste-Léniniste cambodgien en France
jusqu’en 1959. Ou on pensait qu’il était un communiste bien intentionné et
proche du peuple.
Nuon Chea avait confié que dans les années soixante, les ennemis « ne
pouvaient pas découvrir qui dirigeait la révolution. Ils connaissaient le nom
de quelques camarades tels que Khieu Samphan. Ils pensaient que ces camarades étaient les vrais dirigeants de la
révolution. Mais ils ne connaissaient pas les vrais dirigeants » [29]. En s’appuyant sur des entretiens avec Ieng Sary, Nuon Chea et Khieu Samphan, ainsi que sur des documents officiels et
des confessions d’anciens membres du Comité Central, Steve Heder a livré un
portrait peu élogieux de Khieu Samphan. La popularité dont il jouissait avant
la prise du pouvoir était utilisée par le P.C.K. pour donner la fausse
impression qu’il en était le chef, et dissimuler derrière lui les vrais
responsables. Bien qu’il fut membre secret du Comité Central du Parti, il était
un des rares cadres à travailler dans la légalité, afin de s’allier les
étudiants, les intellectuels et les cercles gouvernementaux. Selon Ieng Sary,
l’activité politique de Samphan prit, à son retour de France, « des formes
diverses » [30]. Le 30 septembre 1976, Pol Pot expliquait qu’à partir, semble-t-il du
congrès de 1960, le Parti n’avait « laissé qu’un ou deux » de ses
membres travailler ouvertement. Un passage du Livre Noir est également instructif : « Auparavant, quand le
camarade Khieu Samphan a rejoint le maquis, les Vietnamiens ont reproché au
Parti Communiste du Kampuchéa d’avoir pris une décision erronée » (p.48).
Khieu Samphan, qui hésitait à monter un cabinet d’avocat, explique qu’il vit
dans la députation une « tribune nationale » pour « propager la
politique d’indépendance et de neutralité ». Après les élections, Samphan
continua à cultiver ses relations avec les personnalités du royaume situées au
Centre, afin de faire le travail de front uni avec les personnalités de
l’establishment ( kar ngear ranaksé
sratoap loeu) qui lui était « assigné » par les progressistes.
Samphan affirme avoir tout ignoré du travail auprès de la masse (kar ngear moulthan), tout en ayant été
en contact avec un membre du Parti. Il fallait respecter un certain secret et
sans doute ne confiait-on pas trop de renseignements à une personne qui était
en contact avec les hauts fonctionnaires et les enseignants [31].
Le peuple des villes
appréciait en lui l’incorruptibilité d’un ministre du commerce mettant beaucoup
de cœur à l’ouvrage dans l’étude de ses dossiers, et logeant modestement dans
l’appartement de sa mère, pendant que d’autres hommes politiques festoyaient à
tout va. En tant que commandant de l’armée du FUNK, il déclara aux adversaires
« républicains », jusque deux semaines avant la chute de Phnom Penh,
que seuls sept « super-traîtres » (l’expression était de Sihanouk le
26 mars 1975) seraient éliminés, et invita tous les officiers et fonctionnaires
de la République – les premières cibles en 1975 – à rejoindre le camp de
Sihanouk. On ne s’était sans doute pas inquiété du style de son discours
prononcé le 6 novembre 1974 à l’O.N.U., évoquant la nécessité
d’ « anéantir jusqu’au dernier » les « archi-fascistes,
archis-pourris (...) disséminés en groupuscules (...) dont la survie ne tient
qu’aux canons et dollars des impérialistes américains » [32].
Au ministère des Affaires
Etrangères, en 1976, il fut dit que Khieu Samphan avait faibli sur la position du refus du compromis, par crainte des
Américains, ce pourquoi Angkar aurait
décidé de le marier. Cette image d’un Khieu Samphan modéré préparé à négocier
une fin pacifique de la guerre avait déjà circulé à Phnom Penh en mars 1975.
Tout ceci participait de la légende, car Khieu Samphan avait maintes fois
réitéré, à Pékin et ailleurs à l’étranger, le refus du FUNK d’accepter un
compromis avec les Américains et leurs « valets » qui s’adonnaient à
des « manœuvres vicieuses » de « simulacres » de cessez-le-feu ou de négociation de
paix [33]. En mai-juin 1972, Hou Yuon était également contre tout compromis [34]. Comme
l’avait expliqué Nuon Chea, le rôle de Khieu Samphan avait été – il ne précise pas depuis quand –
de travailler légalement pour mobiliser des forces populaires. S’il avait
adopté une position de compromis, il aurait été classé, comme l’affirmait un
article de Drapeau Révolutionnaire de
juillet 1978 à propos des membres du Parti qui avaient voulu négocier et instiller
la peur des bombardements B 52, au rang des
« ennemis méprisables ».
A lire Steve Heder, Samphan, était membre
candidat du Comité Central candidat à partir de 1971, puis titulaire ou de
plein droit en janvier 1976 seulement. Khieu Samphan affirme ne pas avoir eu de
pouvoirs décisionnels avant 1975, lors des réunions du Comité Central. Seuls
les cadres qui avaient des tâches concrètes avaient des choses à rapporter qui
rentraient ensuite dans les plans d’action en les adaptant aux documents du
Parti qui constituaient la ligne [35]. Par la
suite, même s’il n’avait pas forcément de pouvoir de vote, il a pu soutenir les
propositions de Pol Pot. Il apparaissait une fois, sous son pseudonyme de Hem,
dans les minutes du Comité Permanent, le 9 octobre 1975, à la quatrième place
derrière Pol Pot, Nuon Chea, et Ieng Sary, mais plus en novembre 1978. Ses fonctions comme responsable du FUNK et
du GRUNK le mettaient en première place dans le processus de démantèlement et
d’élimination de leurs anciens membres, tels Hu Nim et Prum Sam-an. En août 1976, il avait représenté le pays à la
conférences des pays non-alignés de Colombo, mais ce fut là son dernier voyage
à l’extérieur jusqu’en 1979. En 1976, il donnait aussi des séminaires de
rééducation. Sa promotion au poste de président de l’Office du Comité Central,
l’Office 870, après l’arrestation, le 16 février 1977, de Deuan (ou Soeu Van
Si, impliqué par Koy Thuon) notamment coupable d’avoir tardé à faire arrêter des cadres suspects, a
pu le placer à l’intérieur du processus de purges du Comité Central qui
entraînèrent la mort de Chou Chet alias
Thang Si,
(secrétaire de la Zone Ouest à qui Nuon Chea avait reproché de ne pas avoir
exterminé tous les soldats recrutés parmi les anciens lonnoliens qui pouvaient
avoir gardé de « vieilles idées ») de Sao Phim, (secrétaire de la zone Est), de Phuong (Ek Phon, secrétaire adjoint de
la zone Est), de Ros Nhim (secrétaire du Parti pour la zone Nord-Ouest), et de Vorn Vet (vice premier ministre chargé de l’Economie). Mais selon les derniers
documents disponibles, il semble simplement avoir facilité certains
arrestations : en menant une enquête sur la zone Ouest où venait d’avoir
lieu une purge et sur secrétaire Thang Si peu avant qu’il ne fût purgé, en
menant une autre enquête sur un cadre du ministère de la propagande qui
critiquait l’Organisation puis finit par se suicider, en endormant la vigilance
d’un cadre de l’Est peu après que la décision de purger l’Est fut prise, en le
recevant à dîner alors qu’il était impliqué dans une confession, pour qu’il ne
cherche pas à fuir son destin. En avril 1978, il assura dans un discours que
les purges ne décimeraient pas les rangs du Parti car de nouveaux cadres
remplaceraient les anciens. Cette position à l’Office 870 l’amenait à
participer régulièrement aux réunions du Comité Permanent pour prendre des
notes et archiver les décisions. Une « office », peut-être la sienne,
servait aussi à archiver les télégrammes envoyés des zones [36].
Dans son grand discours du 27
septembre 1977, Pol Pot complimentait deux hommes du Parti : Nuon Chea – le n°2, en charge de la propagande et du travail du Parti – et le
Camarade Président du Présidium d’Etat (c’est-à-dire Khieu Samphan) classé
comme l’un des « grands intellectuels » arrêtés et persécutés en
1959-1960 [37]. Une hypothèse avancée est que l’urbanité de Samphan le classait parmi
les artisans les plus efficaces des purges.
Certitude ou faiblesse à
parler contre son camp, Khieu Samphan n’admit que tardivement la possibilité que le Parti ait commis des
erreurs. Lorsque Steve Heder l’interrogea en août 1980, celui-ci nia que des
personnes fussent mortes de faim ou exécutées après avoir été faussement
accusées d’être des agents impérialistes ou vietnamiens (y compris Hou Yuon et Hu Nim,
qu’il connaissait bien) [38]. Sihanouk, interrogé par James Pringle en janvier 1979 confia avoir
demandé avec insistance à Samphan, en 1977, s’il était sûr que Koy Thuon était un agent des Vietnamiens et de la CIA, et reçut une réponse
négative [39]. Ceci pourrait indiquer que Samphan n’était, soit, pas complètement servile,
soit pas encore suffisamment informé des dossiers des services de sécurité. En
1980, au Phnom Dangrek, devant une délégation composée de Cambodgiens de Tokyo
et du Comité des patriotes du K.D. en
France, Samphan fut interrogé par un des membres sur l’origine des massacres
tant décriés en Occident et répondit de manière ambiguë : « l’ennemi est
dans notre chair et notre sang » [40]. Il ne faisait d’ailleurs là que reprendre les termes de Pol Pot dans un
rapport à propos d’un « groupe
de traîtres » qui s’était « caché et enterré dans notre chair et
notre sang » pour écraser la révolution [41]. Rappelons que pour Hô Chi Minh tout le monde devait combattre la
cupidité, le gaspillage et la tendance bureaucratique car
« l’ennemi » était « dans [le] cœur » de chacun [42].
[1] Pour la licence de droit, voir archives de la Cité
Internationale Universitaire de Paris. Pour l’école de commerce, voir Rapport
de la Préfecture de Police de Paris, décembre 1956 in Associations d’étrangers, « Activités de l’U.E.K », Archives Contemporaines
de Fontainebleau, cote 84 00 83, art.37.
[2] Entretiens avec Nicole
Bizeray et Mr. W. In Sopheap, Khieu Samphân,
agrandi et réel, 2001-2002, version dactylographiée, p.28.
[3] Ariane Barth, Tiziano Terzani, Anke Rashataswan, op.cit., p.219. Hu Nim indiquait dans sa confession que ses études en droit
coutumier ou de douanes (customs) à Neuilly et en droit à Paris, lui laissaient
peu de temps pour s’adonner à des activités politiques (« The Confession
of Hu Nim, aka Phoas », translated by Eng Kok Thay, www.welcome.to/dccam,
ou In
Sopheap, Khieu Samphân, op.cit.,
p.49.).
[4] Les archives du C.E.A. confirment les témoignages oraux
sur la courte durée de sa spécialisation dans la filière de l’atome. Voir William
Shawcross, Le poids de la pitié,
Balland, 1984. p.302.
[5] Elizabeth Becker, Les
larmes du Cambodge, Presses de la Cité, 1988, p.68 (édition de New York,
p.73).
[6] Norodom Sihanouk, Prisonnier des Khmers rouges, p.118.
[7] David Chandler, Pol
Pot..., p.44. Keng Vannsak pense que
Saloth Sar avait fait de la mécanique à « l’école de fer », mais cette école
formait aussi des réparateurs de chaloupe, entretiens du 4 mars 1998 et du 11
avril 2001. Selon Saloth Nhiap, frère de Saloth Sar, interrogé par Henri
Locard, il fit de la menuiserie.
[8] Marie-Alexandrine Martin, op. cit., p.158 et entretien avec Keng Vannsak, 11 avril 2001. Son frère Loth Suong parlait de
l’Ecole Française de radio-électricité (Ben Kiernan, How Pol Pot came to power, p.28). Pol Pot lui-même disait avoir
étudié un an plusieurs matières, mais « surtout l’électricité », dans une école
electro-technique (« Pol Pot’s interview with Yugoslav Journalists », 17 mars
1978, S.W.B., Far East, BBC, Phnom Penh Home Service, 24 March 1978). Les
archives de la Faculté de lettres n’ont conservé aucun dossier d’inscription à
son nom.
[9] Elizabeth Becker cite une interview réalisée par Steve
Heder, in When the war was over, p.90
(version plus courte en français, Les
larmes du Cambodge, p.84). Keng Vannsak, interrogé en avril 2001 avait tendance à la peindre
comme un pervers d’après ce qu’auraient dit des danseuses que Sar regardait.
[10] Cinq personnes dont trois membres du cercle nous ont
signalé ce mépris des diplômes. Sur l’école technique, David Chandler, Pol Pot..., p.44. Keng Vannsak pense que
Saloth Sar avait fait de la mécanique à « l’école de fer », mais cette école
formait aussi des réparateurs de chaloupe, entretiens du 4 mars 1998 et du 11
avril 2001. Selon Saloth Nhiap, frère de Saloth Sar, interrogé par Henri
Locard, il fit de la menuiserie.
[11] Archives de la Cité Universitaire Internationale. La
date de mai 1956 était dans Barth, Terzani, op.cit.,.
p.217.
[12] François Debré, op.
cit., p.83. Mais Saloth Sar y est aussi rangé parmi les étudiants
d’origines modestes, et par surcroît d’origine vietnamienne.
[13] Entretien avec Long
Norin, juillet 2000.
[14] John Barron et Anthony Paul, Un peuple assassiné, Denoël, 1977, p.66.
[15] Sur l’amourette de Khieu Samphan, entretien avec Nicole Bizeray. Entretien du 24 mars
1998 avec Philippe Jullian qui s’intéresse au Cambodge depuis 1950. Entre 1955
et 1974, il fit de très nombreux séjours au Cambodge, et y a résidé pendant
plus de 6 ans.
[16] Ariane Barth,
Tiziano Terzani, Anke Rashataswan, op.cit.,
p.218.
[17] Marie-Alexandrine Martin, Le mal cambodgien, p.160.
[18] Kiernan, How Pol
Pot..., p.208.
[19] Entretiens avec Pierre Brocheux (avril 1998), Mr W.,
Chau Xeng Ua, Mey Mann (juillet
2000). Sam Prasith et Pierre Max, Cambodge
du silence, éd. de l’Echiquier, 1977, p.35.
[20] Norodom Sihanouk, Prisonnier
des Khmers rouges, p.98.
[21] Ariane Barth, Tiziano Terzani, Anke Rashataswan, op.cit., pp.168 et 217. Y Phandara, Retour à Phnom Penh, op. cit., 1982,
p.23 et 59 (les femmes étrangères ne pouvaient venir au Cambodge car elles ne
comprendraient jamais la révolution). Lorsque Ieng Sary arriva à Pékin
en 1971, il insista pour que Laurence Picq, épouse de Suong Sikœun soit exclue
des activités de la communauté khmère. Une fois celui-ci reparti, les relations
allèrent beaucoup mieux, y compris avec lui, mais lorsqu’elle parvint à Phnom
Penh, son statut la mettait à la fois dans la position de l’étrangère
représentante de l’impérialisme, et dans celle de l’occidentale
internationaliste héroïque (Au-delà du
ciel, op. cit., p.12).
[22] Voir « Autobiography of Thiounn Prasith, former Khmer Rouge Ambassador to the United
Nations, dated December 25, 1976 » sur le site www.yale.edu/cgp.
[23] Entretien du 14
juillet 2000 avec Mey Mann qui l’a connu
sur le paquebot le Jamaïque les menant en France, puis l’a revu une fois à
Paris, et l’a retrouvé dans le maquis en 1954. Mey Mann confirme que Saloth Sar
ne manquait pas d’humour. A Henri Locard, il dit en août 1998 que Saloth Sar
était « très plaisant, aimait blaguer de ci de là. C’est lui qui se
débrouillait pour obtenir du vin rouge auprès des soldats français », mais que
après six mois de maquis, il « avait déjà une certaine prééminence. Il était
devenu "plus pensif et moins rieur" » (Conversations avec ...,1999, pp.11, 14).
[24] Jacques Vergès, Un salaud
lumineux, conversations avec Jean-Louis Remilleux, Livre de poche,
p.347-348, édition n°1 Michel Lafon, 1990.
[25] Ben Kiernan, How
Pol Pot came to power, p.120. Communication de Ieng Sary via Suong
Sikœun, août 2000.
[26] F. Ponchaud, 1977,
p.212. D. Chandler, Pol Pot...,
p.105, 118. S. Heder, Documentary
evidence ..., pp.41-42.
[27] Voir nos descriptions en première partie. Vickery émet un avis général identique en 1984, Cambodia 1975-1982, p.152. Sur Pol Pot, Chandler, Pol Pot..., pp.234, 246-247, 274-275, 320-321 (ces apparitions télévisées donnent la même impression), p.324 sur Son Sen, p.246 sur Nuon Chea. Sur Nuon Chea, Ben Kiernan, Le génocide..., p.73. Sur Sihanouk confiant à James Pringle que Pol Pot était charismatique, The Tragedy of ... p.379. Ebauche d’autobiographie de Suong Sikœun, p.29. Sur Son Sen « aimable et souriant », Sihanouk, Prisonnier des Khmers rouges, p.98. Le mystère Pol Pot, reportage d’Adrian Maben, Arte France, films du Bouloi, 2001.
[28] In Sopheap, Khieu Samphân, agrandi et réel, version dactylographiée, 2001-2002, pp.95-96.
[29] Nuon Chea, « Statement of ... », July 1978, The Journal of Communist Studies, vol. 3, n°1, March 1987, p.21.
[30] Steve Heder, Pol Pot and Khieu Samphan , op.cit., p. 6, citant une interview de Sary à Viet Nam courier, n°347.
[31] In Sopheap, Khieu Samphân, agrandi et réel, version dactylographiée, 2001-2002, pp.62-63, 91, 94.
[32] Association France Cambodge, 1975-1976, archives, documents divers.
[33] Témoignage dactylographié de Laurence Picq, p.117. Son épouse aurait été d’une douceur « irrésistible », d’après L. Picq. William Shawcross, Une tragédie sans importance, p.337.
[34] Ith Sarin, « Pauvre Cambodge ! » (1974), ASEMI II, 1984, p.210.
[35] In Sopheap, Khieu Samphân, agrandi et réel, 2001-2002, p.96.
[36] Heder, Pol Pot and Khieu Samphan , op.cit. Heder & Brian D. Tittemore, Seven Candidates for prosecution : Accountability for the Crimes of the Khmer Rouge, june 2001, pp.80-86.
[37] S.W.B., BBC, 1 Oct 1977, FE/5629/C2/8. Heder cite l’expression « intellectuel distingué » d’après une traduction d’un Groupe de résidents cambodgiens en Amérique, Pol Pot and Khieu Samphan , op.cit., p.17.
[38] Heder, Pol Pot and Khieu Samphan , op.cit., p.26.
[39] Ben Kiernan, Le génocide..., p.424.
[40] Un membre de la délégation avait d’abord cité « dans notre sang ». Plusieurs mois après, nous lui avons demandé s’il ne s’agissait pas plutôt de « dans nos rangs », et c’est sa dernière réponse « dans notre chair et notre sang » que nous reprenons ici. L’entretien avec Samphan en cambodgien avait été enregistré par la délégation.
[41] Chandler, Kiernan, et Boua, Pol Pot plans the future, p.189.
[42] Pierre Brocheux, Hô Chi Minh, presses de sciences po, 2000, p.199.