CHAPITRE 10

LE SOUTIEN ET L’INFLUENCE RELATIFS DE LA CHINE (1966-1967)

 

 

I. Pol Pot en Chine

Les relations des communistes cambodgiens avec la Chine démarrèrent par la visite de Saloth Sar alias Pol Pot à Pékin au début de 1966. Ce séjour d’environ trois-quatre mois (de février à avril ou mai) jusqu’à son retour vers septembre 1966 à Tay Ninh [1], faisait suite à un séjour de neuf mois au Vietnam entamé en juin 1965 [2]. En mars 1970, peu après le coup d’Etat contre Sihanouk, Pol Pot était revenu à Pékin en provenance de Hanoi, apparemment avant que Pham Van Dong n’y arrive le 21 mars [3]. Il fut de retour à Ratanakiri, au Nord-Est du Cambodge, en mai. D’après Ieng Thirith, le principal avantage du premier voyage de Saloth Sar à Pékin avait été « que Pékin était informée qu’il existait un Parti cambodgien indépendant et pas simplement une branche khmère du Parti Communiste Indochinois » [4]. En octobre 1966, le ministre des Affaires Etrangères Chen Yi, racontait, dans un discours faisant vraisemblablement allusion à Pol Pot, qu’un cambodgien était apparu soudainement à une réception, déclarant que les Chinois étaient l’ami numéro un du Cambodge, et qu’il se sentait fier et voulait revenir après la Révolution Culturelle [5] (une expression qui n’avait sans doute pas encore pris le sens d’un mouvement de masse). Dès son retour, Pol Pot renomma le Parti des Travailleurs du Kampuchéa, « Parti Communiste du Kampuchéa », un nom avant-gardiste dont il ne préféra pas informer ses homologues Vietnamiens et Khmers de Hanoi, et qui ne fut officiellement adopté qu’en juillet 1971 par un Congrès du Parti [6]. En 1966, Pol Pot aurait dit : « Notre Cambodge doit se séparer complètement du Viêt-nam et des Soviétiques » [7].

En Chine de février à avril-mai 1966, Pol Pot assista aux balbutiements de la Révolution Culturelle, phase prévue par Lénine après la révolution politique et économique. La société chinoise était alors traversée par les premières critiques ou attaques contre le vieil art, le vieux monde, mais Pol n’a sans doute pas entendu les premiers slogans exhortant à laisser agir les masses (3 juillet, le Quotidien du Peuple) bombarder l’état-major, se rebeller et attaquer les Quatre Vieilleries (en août) ni même assisté aux écueils auxquels cette voie allait rapidement mener : fouilles dans les maisons, affrontements entre divers groupes de Gardes rouges, professeurs, intellectuels ou responsables du Parti malmenés publiquement ou tués en tant que « contre-révolutionnaires » ou « révisionnistes ». Sur un plan théorique, Pol eut sans doute connaissance de l’allocution de Lin Biao publiée en septembre 1965 préconisant pour les révolutions du Tiers-Monde de suivre leur voie et de faire encercler les villes capitalistes par les régions rurales. Il a aussi pu rapporter en français quelques exemplaires en français des Citations de Mao, connues plus tard sous le Titre Le Petit Livre Rouge. Ces extraits de Pensées de Mao, avaient d’abord été éditées pour l’armée en 1961, puis en mai 1964 à destination d’un large public avant d’être enfin célébrées pour être mises partout en pratique le 9 octobre 1966 à l’appel du général Xiao Hua, porte-parole de Lin Biao. C’est en mai 1965 que Lin Biao réorganisa l’armée en supprimant tous les grades et les signes distinctifs, chose que l’on retrouve dans l’armée kampuchéenne où seule l’ancienneté dans le mouvement était prise en compte. En mai, une nouvelle équipe radicale de la Révolution Culturelle était constituée de Chen Boda, Jiang Quing, Kang Sheng et d’autres. Le Comité Central déclencha la Grande Révolution Prolétarienne Culturelle par une circulaire interne du 16 mai 1966, dans le but d’éliminer les ennemis politiques au sein du Parti. Mais le Comité Central ne rendit cette politique officielle et publique qu’après une session du 1er au 12 août 1966. Le but était de « combattre et écraser ceux qui détiennent des postes de direction mais se sont engagés dans la voie capitaliste », d’attaquer le « petit nombre des droitiers antipartis et antisocialistes » qui se sont infiltrés dans le Parti, tout en promouvant la production. Ce n’est aussi qu’en juin-juillet 1966 que le pouvoir avait décidé la fermeture des universités et des instituts d’enseignement supérieur. Nous n’avons pas été en mesure de dater précisément les slogans proches des idées du P.C.K. contre « l’intérêt personnel et matériel », et en faveur des « rouges » dotés de plus d’ardeur politique que les « experts ». Alors qu’en septembre 1976, des intellectuels rééduqués à l’usine se voyaient répétés dans des séminaires qu’il fallait être « rouge d’abord, expert ensuite » [8], en 1957-1958, Deng Xiaoping et Mao insistaient plutôt sur la capacité des cadres à être « à la fois rouges et experts », même si Mao critiquait les excès de l’expertise en URSS. Pour être de bons cadres, les intellectuels chinois devaient ainsi passer par l’expérience de la production. Malgré la reprise en main du mouvement par l’armée en automne 1967, la réaffirmation de la primauté du Parti en 1971, la fin de la Révolution Culturelle ne fut officiellement annoncée qu’en août 1977 [9].

 

II. Effets de la Révolution Culturelle sur la scène politique phnom-penhoise

Entre février 1967 et avril 1968, et surtout en juillet-octobre 1967, le ministère des Affaires Etrangères chinois adopta « une diplomatie de gardes rouges » et se mit à attiser l’agitation révolutionnaire sur tous les continents, avec une vigueur renouvelée depuis l’échec encouru en Malaisie au milieu des années cinquante. Cela se manifesta au Cambodge, par le remplacement de l’ancien ambassadeur bourgeoisement vêtu Chen Chu Liang par une nouvelle équipe de diplomates en col Mao [10]. Ce tournant s’accompagnait d’une offensive idéologique. A la fin des années soixante, le Petit Livre rouge était diffusé en trente-trois langues [11]. Et pourtant, si des films révolutionnaires chinois étaient diffusés à Phnom Penh [12], et si radio Pékin diffusait des émissions en khmer, jamais la moindre œuvre ni jamais le moindre discours de Mao ne fut traduit en khmer par les Chinois, pas même le Petit Livre rouge, une exception notable en Asie et ailleurs. Seul Hu Nim avait, dans les années soixante, commencé à traduire des textes de Mao à partir de leur version française [13].

En fait, l’influence idéologique toucha avant tout la jeunesse. En mai 1967, Sihanouk avait fustigé les « activités subversives menées par des éléments communistes sino-khmers dans l’Association d’Amitié Khméro-chinoise ainsi que dans plusieurs écoles ». Des articles de presse accusèrent l’ambassade de Chine de financer abondamment les écoles et les journaux chinois, l’Association d’Amitié ainsi que l’Association Générale des Etudiants Khmers [14]. 

Beaucoup d’étudiants cambodgiens avaient alors été attirés par la Révolution Culturelle Chinoise (R.C.C.). Un étudiant auteur en 1968 d’une thèse sur la parasitologie chez les enfants hospitalisés qui avait pu constater, avant de partir en France en 1973, combien la mortalité infantile était importante au Cambodge, et comment les soins reçus par les enfants dépendaient de leur appartenance à une des quatre couches de la société cambodgienne (supérieure, moyenne-supérieure, moyenne, et pauvre), fut séduit par les idées de la revue en français Chine Nouvelle, qui montrait, photos à l’appui, ce que les crèches des communes populaires apportaient de bonne santé aux petits chinois [15].

De janvier à mars 1967, le ministère de l’Education dut affronter plusieurs manifestations d’élèves de diverses écoles dans le pays. Celles-ci dégénéraient en violence, les jeunes ayant tendance à « se faire justice eux-mêmes » et même à calciner des voitures [16]. Le 28 juin 1967, des étudiants avaient saccagé les locaux et l’imprimerie du quotidien Khmer Ekareach, dirigé par Sim Var, après que celui-ci eût pris à partie des personnes en les taxant d’ « enfants de pagode » (kmeng vatt) [17].

A l’occasion du 1er mai 1967, 15 000 étudiants et écoliers s’étaient réunis dans des pagodes et des lycées à l’instigation de la très active Association Générale des Etudiants Khmers. Les étudiants s’étaient réunis pour protester contre l’assassinat présumé de Khieu Samphan et de Hou Yuon. Après la disparition de Hu Nim le 7 ou le 9 octobre 1967, des bruits persistants faisaient état de leur exécution. En 1970 un représentant de la République à l’ONU et un expert français, faisaient état de la manière dont les trois « fantômes » avaient été exécutés : l’un brûlé par l’acide (Khieu Samphan [18]), les deux autres enterrés jusqu’au cou et écrasés par les chaînes d’un bulldozer. Les étudiants manifestaient dangereusement en brandissant Le Petit Livre rouge et des habitants de la circonscription électorale de Khieu Samphan, vinrent à l’Assemblée Nationale réclamer qu’on leur rende leur député mort ou vif. L’A.G.E.K. n’était pourtant pas d’obédience maoïste. Elle était dirigée par un non communiste, Phouk Chhay, et par quelques membres à moitié communistes tels Tuon Sok Phâlla et Chhun Sok Nguon. Ses activités consistaient surtout à donner des leçons gratuites, organisait des excursions, des fêtes et des séances de cinéma à prix très attractifs et vendait à prix réduit des produits de première nécessité grâce à une mini-coopérative à but non lucratif dont le fonctionnement était permis grâce à la position de son président au sein de la SONAPRIM (société de distribution des produits importés) [19]. Tiv Ol, un professeur communiste actif dans l’AGEK, estimait que l’association fonctionnait selon un mode « bourgeois » [20]. Phouk Chhay était néanmoins secrétaire de l’Association d’Amitié Khméro-Chinoise (A.A.K.C).

Vers la moitié du mois de mai, l’ancien premier ministre Leng Nghet quitta l’A.A.K.C. en raison de la subversion qu’y auraient mené en particulier Hou Yuon et Hu Nim. Ce dernier, supposé être le meneur, devait, selon Sihanouk, « cesser de jouer à l’innocent ». Sihanouk déclara en août 1967 que la gauche « prochinoise » était résolue « à transformer son pays en satellite ». L’A.A.K.C. fut accusée d’organiser une exposition où le portrait de Mao était plus grand que la statue de Sihanouk et où des guides chinois allaient comparer les souffrances subies lors de la construction de la Grande muraille de Chine à celles subies pour la construction des temples d’Angkor [21]. Le 1er ou le 2 septembre, Sihanouk finit par dissoudre l’A.A.K.C. et l’AGEK, qui furent remplacées par des comités nationaux d’amitié tenus par des personnes sélectionnées pour leur loyauté. L’ « amitié éternelle » entre la Chine et le Cambodge était ébréchée. Le 4 septembre, la branche chinoise de l’A.A.K.C. répondit en invitant dans un ommuniqué ses confrères de Phnom Penh à continuer leurs activités malgré la manœuvre du Sangkum, assimilé à un régime de « réaction ». Ce câble fut reproduit par Chau Seng ou Phouk Chhay dans la Nouvelle Dépêche du 9 septembre. Le 13 septembre, Sihanouk, remonté, invita le personnel de l’ambassade de Chine à quitter le territoire et supprima la diffusion du bulletin de l’Agence Chine nouvelle. Chou Enlai tenta dès le lendemain de rebâtir « l’amitié traditionnelle » en péril en rappelant que le Cambodge occupait à ses yeux une position importante en Asie du Sud-Est. La presse chinoise de Phnom Penh baissa d’un ton. Enfin, Sihanouk accepta le 1er novembre de rebâtir l’amitié entre les deux pays. Un Comité National pour l’Amitié khméro-chinoise remplaça l’A.A.K.C. et reçut derechef un télégramme de l’Association d’Amitié Chine-Cambodge. Les relations diplomatiques étaient revenues à la normale.

Il n’en allait pas de même sur le plan de la liberté d’expression. Sihanouk avait fait interdire tous les journaux privés en langue étrangère jusqu’à la fin de l’année ainsi que les journaux khmers « dékhmérisés » (dont Phnom-Penh Presse, qui n’était pas à gauche) et ficher les abonnés du journal Le Monde [22]. Il avait signifié à Chau Seng son renvoi du ministère de l’Economie Nationale, avait démis le (vice- ?)président de l’A.A.K.C., So Nem, de ses fonctions au ministère de la Santé Publique, ainsi que le fondateur de l’AGEK et le secrétaire général de l’A.A.K.C., Phouk Chhay. Phung Ton, recteur de l’université de Kompong Cham et proche de Hou Yuon, de même que Keng Vannsak plus tard, furent arrêtés puis assignés à résidence à Kirirom. Hu Nim, un des vice-présidents de l’A.A.K.C. qui était resté à l’Assemblée Nationale, avait alors fait circuler une pétition en provenance de son district d’élection, Prey Totung, en Kompong Cham, demandant la recomposition de l’A.A.K.C. Le 30 septembre, Sihanouk, furieux, y organisa un meeting et accusa publiquement Hu Nim, Phouk Chhay et leurs associés d’aider la Chine, prenant Hu Nim à partie en salissant sa « face de vietnamien ou de chinois » et conseillant une nouvelle fois aux deux militants de partir en Chine, parce qu’ils « s’étaient exclus de la communauté nationale ». Le 5 octobre Sihanouk réitéra injonction de les voir partir en Chine « comme l’avaient fait avant eux les deux députés d’extrême-gauche Hou Yuon et Khieu Samphan ». Hu Nim était désormais devenu un « traître passible du tribunal et du bloc d’exécution ». Pour paraître un tant soit peu sérieux, Sihanouk leur avait attribué la distribution de tracts intitulés Reaksmey Krahom qui auraient appelé le peuple et la jeunesse à renverser le régime dictatorial et à porter au pouvoir Hou Yuon, Khieu Samphan, Chau Seng, Phouk Chhay et Hu Nim. Ce même jour, Sihanouk, tout en annonçant la démission de Kou Roun et la tenue d’un référendum en février 1968 (qui n’eut jamais lieu), se déclara prêt à combattre « les Hu Nim et consorts » « sans merci jusqu’au bout, jusqu’à l’annihilation de cette race de Khmers dékhmérisés » qu’il jugeait « passibles du Tribunal Militaire et du peloton d’exécution » [23]. Phouk Chhay fut arrêté le 9 ou le 10 octobre, et fut condamné à mort en avril 1968 pour subversion avant de voir sa peine commuée en détention à Kirirom, où il rejoignit Non Suon [24]. Son associé Van Tep Sovan (ou Van Teup Savan), un étudiant non communiste selon Toch Phoeun, mais peut-être de tendance plus gauchiste, aurait été tué dans les bureaux de la Sécurité. Van(n) Tep Sovan(n) était décrit par Phouk Chhay comme un marchand servant de trésorier à l’association Khméro-Chinoise en 1965. Hu Nim avait envisagé de partir pour le maquis en juillet 1967, mais en avait été dissuadé par Vorn Vet. Il dut cependant prendre la fuite la nuit du 7 ou du 9 octobre vers un coin des Cardamomes, grâce à l’aide de Pok Deuskomar [25]. Le 14 octobre, Sihanouk déclarait que Hu Nim et Phouk Chhay avaient brûlé des documents compromettants qui auraient montré leur connivence avec une ambassade étrangère... L’épouse de Hou Yuon aurait été trouvée en possession de 700 000 riels (70 000 francs) et le beau-frère et chauffeur de Hu Nim aurait tenté de se suicider par le feu à l’arrivée de la police (la version révolutionnaire en fait, quant à elle, un martyre brûlé vif par la police). Par la suite, ce fut au tour de So Nem d’être arrêté, puis encore de six instituteurs dont deux fameux futurs interrogateurs à la prison centrale du K.D., S-21, Kaing Khek Ieu (Duch) et Mâm Nay (Chay) impliqués dans des émeutes à Prey Totung. Sept autres instituteurs phnom-penhois auraient encore été appréhendés à Tuol Kork et exécutés par la police. Sept instituteurs de Kompong Speu massacrés. Quelques uns d’entre eux jouèrent par la suite d’importants rôles sous le K.D. avant d’être purgés en 1977 : Tiv Ol (au ministère de la propagande), Touch Rin (ou Thuch Rin) dans la zone Sud-Ouest, et Khek Pen (au Nord-Ouest) [26]. En 1967, le départ massif des membres du Parti qui menaient des activités clandestines, fut organisé. En janvier 1968, Sihanouk pressa publiquement Chau Seng de « se préparer à fuir ». Ce dernier cessa d’être mentionné comme rédacteur en chef du Sangkum et de Kambuja, respectivement en septembre 1968 et le 15 août 1968 et se réfugia en France. Au total, en dénombrant tous les professeurs dénoncés comme étant des communistes, « des milliers » (Douc Rasy) d’enseignants accompagnés de leurs étudiants prirent le maquis. On ne connaît exactement le nombre d’arrestations de cette époque, mais l’on sait que le gouvernement Lon Nol relâcha plus tard 486 détenus, emprisonnés sous le soupçon d’avoir été « Khmers rouges » [27]. Dans ce contexte, la supposition entretenue par le pouvoir que Khieu Samphan, Hou Yuon et Hu Nim étaient morts ne paraissait pas du tout improbable.

 

III. Effets minimes de la Révolution Culturelle sur la ligne du Parti

Au départ, il semble que l’action de l’ambassade chinoise à l’instigation de l’équipe radicale du ministère des Affaires Etrangères dirigée par Yao Deng-shan et de la Commission Chinoise d’Outre-Mer ait été mal vue par le P.C.K. qui déplorait le gauchisme de l’AGEK. En octobre 1967, Pol Pot aurait néanmoins envoyé une lettre aux autorités chinoises interceptée par les Vietnamiens qui indiquait que le Parti préparait une « guerre du peuple qui a atteint un point de non retour » [28]. Des échanges ce sont alors certainement développés d’autant qu’en 1968, le Bureau de Liaison International du Parti Communiste Chinois continua d’être dirigé par des radicaux tels que Chen Boda et Kang Sheng, jusqu’à la nomination en 1970 d’un proche de Chou Enlai, Keng Piao. Mais les communistes cambodgiens ne semblent pas avoir bénéficié de l’aide que la Chine a accordé, massivement, aux communistes birmans à partir de 1968 [29]. Il est possible que l’aide chinoise soit passée via le Front Patriotique Thaïlandaise, pro-chinois, dont des documents saisis à Battambang en janvier 1968 montraient qu’ils soutenaient les rebelles [30], mais il est peu probable que les radicaux chinois aient formés eux-mêmes à la guérilla des cadres communistes cambodgiens, comme ils le firent pour les communistes birmans, qui étaient, eux, d’ethnie chinoise. En revanche, leur intérêt a pu coincider avec l’option de la lutte armée, qu’ils ont pu encourager afin de détacher les révolutionnaires cambodgiens du mouvement vietnamien dont ils étaient fortement issus. Même après le coup d’Etat contre Sihanouk, la Chine entretint des relations avec le gouvernement en place. Ses intérêts vitaux n’étant pas en jeu sur le terrain, elle n’avait pas à favoriser l’un ou l’autre de ses interlocuteurs. Elle ne qualifia l’arrivée de Lon Nol de complot américain contre l’indépendance que cinq jours après radio Hanoi, et maintint ses diplomates à Phnom Penh jusqu’au 5 mai, à un moment où l’intrusion des Vietnamiens au Cambodge tournait sensiblement à l’avantage des forces du FUNK. Quelques jours avant que le P.C.K. ne lança la lutte armée en janvier 1968, la Chine livrait à l’Etat cambodgien bombardiers, artillerie lourde et légère, mitrailleuses, munitions et mines. Le mois suivant, c’était au tour de l’URSS d’apporter à nouveau son aide militaire [31].

Du point idéologique, il apparaît pour l’heure que les grands responsables du P.C.K. ne se sont jamais nommément référés à la Révolution Culturelle Chinoise (R.C.C). Depuis leur maquis, ils n’en avaient que des échos lointains, contrairement à la gauche urbaine. Ils ne partageaient sans doute pas l’idée d’exhorter à toujours se rebeller (zaofan). De plus, comme l’expliquait rétrospectivement un cadre, l’influence maoïste pouvait faire que le mouvement « ne préserve pas convenablement ses caractéristiques nationales ». Lorsque ce professeur communiste de la fin des années soixante confessait sous la révolution avoir gardé alors « toujours dans sa poche » les slogans de Mao, il indiquait que cela n’était pas en accord avec la ligne du Parti [32]. Steve Heder interrogea en mars 1980 un étudiant qui entra dans le maquis en 1968. Celui-ci fut étonné de constater que les derniers développements du radicalisme chinois y étaient pratiquement inconnus. Seuls des slogans précédant la R.C.C. étaient retenus :

« Nous écoutions Radio Pékin [dans la jungle] et reprenions des slogans de Chine comme "tigres en papier",  "encercler les villes par la campagne" ,  "de la plus petite à la plus grande". Cependant, il n’y avait pas de discussion ou de séminaire sur la Révolution Culturelle ni aucune étude de la pensée de Mao. La majeure partie de la ligne concernait la lutte prolongée dans la difficulté mais [avec ?] la certitude de la victoire finale. Dans les villes, il y avait beaucoup de traductions des œuvres de Mao, mais pas à la campagne » [33].

Un cadre originaire de Ratanakiri entré aux Jeunesses Communistes en 1967, et au Parti en 1968, qui a été longtemps l’élève direct de Pol Pot, nous confia n’avoir entendu parler pour la première fois des « Pensées » de Mao qu’en 1972. Auparavant, on prêtait attention à ses écrits militaires [34]. D’après Heder, la plupart des documents sur la Chine étudiés à l’Office 100 du P.C.K., à la fin des années soixante, étaient traduits du Vietnamien. Quelques textes, comme celui sur les tigres en papier avaient été traduits du français par Hu Nim à la tête de l’A.A.K.C. (association non affiliée au Parti). D’après Ben Kiernan, Pol Pot n’aurait jamais mentionné l’expérience de la R.C.C. dans l’école de formation politique du Nord-Est où il donnait des cours en 1967, et « ni Ieng Sary, ni Son Sen ni Khieu Samphan (...) ne semblent avoir manifesté de sympathie pour la Révolution Culturelle au moment où elle se produisit » [35]. Plus frappant encore, les Cambodgiens les plus influencés par la R.C.C. ne firent pas partie des grands responsables du K.D. Nul ancien membre de l’AGEK, l’association d’étudiants, ou de l’Association d’Amitié Khméro-Chinoise, pas même Hu Nim, vice-président de l’A.A.K.C., ne devint membre du Comité Central. Nim n’en était que membre suppléant pendant la guerre [36]. Phouk Chhay, président de l’AGEK et militant de l’association d’amitié khméro-chinoise à Phnom Penh, devint, après sa libération en 1970 grâce à l’intervention de sa femme auprès de la mère de Sihanouk, membre du P.C.K. puis secrétaire personnel de Pol Pot en 1974-1975 avant d’être purgé fin 1976. D’après la confession de Toch Phoeun, le Parti jugeait l’AGEK « ultra-gauchiste » en provoquant sans nécessité la répression sihanoukiste [37].

Les étudiants de l’U.E.K. de la fin des années soixante ne furent pas mieux lotis. On les jugeait trop proches de l’Union Soviétique, sous l’influence des publications du P.C.F. Pourtant, certains avaient appartenu à l’AGEK à Phnom Penh, et les membres du Cercle Marxiste-léniniste qui dirigeaient le comité directeur de l’U.E.K. avaient été mis au courant en 1963 de l’opposition du Parti cambodgien au révisionnisme russe. Quand les militants de l’U.E.K. allèrent à Pékin rejoindre le FUNK, ce ne fut d’ailleurs pas forcément à contrecœur. Mais, devenus cadres du K.D., ils finirent par être suspectés de révisionnisme et de traîtrise. Toch Kham Doeun, longtemps président de l’U.E.K., fut arrêté en mars 1977 comme espion ... de la C.I.A., un mois après son frère Toch Phoeun, actif dans le réseau urbain du Parti qui était soupçonné d’être infiltré par la CIA. L’élimination de Ok Sakun, Thiounn Prasith, Keat Chhon, Suong Sikœun et Laurence Picq aurait, selon ces deux derniers, été prise de court par l’avancée vietnamienne. La situation se calma en 1979, et Thiounn Prasith représenta la partie du K.D. à l’ONU jusqu’en 1992, tandis que Suong Sikœun resta avec Pol Pot jusqu’en novembre 1996.

 



[1] Steve Heder estime qu’il partit en mai et retourna à Tay Ninh via la République Démocratique du Vietnam et le Laos en septembre 1966 (communication personnelle du 11 septembre 2001). Philip Short nous indique que d’après Ieng Sary, le Congrès se tint deux mois après le retour de Pol Pot, et que par conséquent, celui-ci dut partir de Pékin en avril 1966 (entretien du 7 septembre 2001).

[2] Chandler, Pol Pot, pp.120, 127, 145. Les informations de Heder sur la durée et les dates sont identiques.

[3] Liu Shaoqi Nianpu,  Vol. 3, p.356 (Nous remercions Philip Short pour cette source).

[4] Elizabeth Becker, When the war was over,p.121 (Paris, p.114).

[5] K. M. Quinn,The Origins..., p.36, citant Gurtov, The Cultural Revolution in China, Berkeley, 1971, p.15.

[6] Kiernan, How Pol Pot..., p.328.

[7] Chandler, Pol Pot, p.210, d'après la confession de Keo Meas.

[8] Ong Thong Hoeung, Illusions perdues, version inédite de septembre 2001, p.43.

[9] Sur certains aspects théoriques de la Révolution Culturelle, Chandler, The Tragedy of …, p.149 et Pol Pot, pp.120 et 127. Lazlo Ladany, The Communist Party of China and Marxism 1921-1985, A Self-Portrait, C. Hurst & Company, London, 1988, pp.234, 242, 277, 297-298. J.-L. Domenach et P. Richer, La Chine, Fayard, 1990, pp.150, 254-270. Bergère, Bianco, Domes, La Chine au XXe siècle, de 1949 à aujourd'hui, Fayard, 1990, pp.60-64. Hua Linshan, Les années rouges, Seuil, 1987, pp.73-108. Domenach, Chine : l'archipel oublié, Fayard, 1992, pp.259-261. C. et J. Broyelle, Apocalypse Mao, Grasset, 1980, pp.110-111 (fermeture des établissements d'enseignements datée du 13 juin 1966). Le Livre noir du communisme, 1997, p.567-577 (p.574, établissements d'enseignement fermés le 23 juillet 1966). Pour la lutte contre les intérêts personnels et matériels, K. M. Quinn, « Explaining the terror », in Jackson, Cambodia 1975-1978, p.227. 

[10] Entretien avec Gérard Brissé, 6 mai 2001.

[11] J.-L. Domenach et P. Richer, La Chine, Fayard, 1990, pp.229 et 233-234. Entretien avec P. Short.

[12] Charles Meyer, Derrière le sourire khmer, 1971, p.13.

[13] Communication personnelle de Steve Heder, 2 novembre 2000. Sur le Petit Livre Rouge, voir aussi Chandler, The Tragedy of..., p.347, n.33 et Voices from S-21, p.163.

[14] K.M. Quinn, The Origins..., pp.39-44 citant Gurtov The Foreign Ministry and Foreign Affairs in the Chinese Cultural Revolution in Robinson's The Cultural Revolution in China, p.344, Roger M. Smith, Cambodia : between Scylla and Charybdis, in Asian Survey, 8 january 1968, p.75, et Leifer, Rebellion or Subversion in Cambodia, in Current History, february 1969. Judy Stowe indique aussi qu'en 1966-1967, la région de Hanoi était submergée de propagande anti-soviétique émanant de la Chine : « l'ambassade chinoise à Hanoi aurait tenté d'organiser des manifestations de la population locale contre l'ambassade soviétique » (« "Révisionnisme" au Vietnam », à paraître dans Communisme en 2001, p.17).

[15] Entretien avec Loc Chay, de l'Association pour le Développement de l'Amitié entre les Jeunesses Françaises et Khmères, 18 décembre 2000.

[16] Kiernan, How Pol Pot..., pp.258-9.

[17] In Sopheap, Khieu Samphân, agrandi et réel, 2001-2002, version dactylographiée, pp.79-80.

[18] Someth May, op. cit., p.94. In Sopheap, op. cit., p.84. L’expert français qui parla devant Bernard Hamel en avril 1970 ne précisait pas qui était mort comment (texte d’août 1974).

[19] In Sopheap, op. cit., p.76.

[20] Synthèse des confessions de Tiv Ol, alias Penh, par Steve Heder.

[21] In Sopheap, op. cit., pp.80-81. Searching for the Truth, N°6, June 2000, p.17.

[22] Le Salut Khmer, n°205, 15 février 2001. Bernard Hamel, Sihanouk et le drame cambodgien, p.107.

[23] Pour ce dernier groupe de citations, copie fournie par l’ancien correspondant de l’agence Reuters Bernard Hamel d’un « Message de Sihanouk radiodiffusé à la nation – Phnom Penh - (5 octobre 1967) » tiré de la brochure Quand Sihanouk dénonçait le communisme asiatique (1966-1969), 1972, p.27.

[24] Searching for the Truth, N°6, June 2000, p.17.

[25] « The Confession of Hu Nim, aka Phoas », translated by Eng Kok Thay, www.welcome.to/dccam.

[26] Kiernan, « La révolte de Samlaut », in Khmers rouges ! p.109, 120, 336, How Pol Pot..., pp.262-6, citant souvent Les Paroles de Sihanouk. K.M.Quinn, The Origins..., pp.39-44. M. Osborne, Before Kampuchea, 1979, p.80. Chandler, The Tragedy of..., pp.170-1. M. Caldwell  & Lek Tan, Cambodia in the Southeast Asian war, 1973, pp.165-8. Hamel, Sihanouk et le drame cambodgien, l’Harmattan, 1993, pp.87, 101-118. Kambuja, 15 octobre 1967, p.11, 15 novembre 1967, p.5. Le Salut Khmer, n°205, 15 février 2001.

[27] B. Hamel, « Le surprenant parcours du prince Sihanouk », Historia n°391, juin 1979, p.94.

[28] Chandler, Pol Pot..., p.303, note 27, citant Engelbert et Goscha, Falling out of Touch.

[29] « China : Burma and Khmer Rouge regime », Bertil Lintner, Searching for the Truth, N°7, July 2000, p.2. 

[30] Bernard Hamel, Sihanouk et le drame cambodgien, p.126, d’après Kambuja, 15 février 1968, p.7.

[31] Kiernan, How Pol Pot..., pp.220, 281, 299-300. Sur l'aide armée au Cambodge, Heder, Kampuchea's Armed Struggle, p.12, 22, d'après radio Phnom Penh. Quinn, op. cit., pp.45-46, 59, se reportant à Jay Taylor, China and Southeast Asia : Peking's Relations with revolutionnary Movements, NY, 1974, pp.225 et 235.

[32] Synthèse des confessions de Kae Keum Huot alias Sot, par Steve Heder.

[33] Kiernan, How Pol Pot..., p.260.

[34] Entretien avec Phi Phoun alias Cheam, ex-messager, 11 juillet 2000 (traduction de Suong Sikœun).

[35] Communication personnelle de Steve Heder, 26 mai 2001. Kiernan, Le Génocide …, pp.150-151.

[36] Indications de Steve Heder en réponse à nos questions, 18 octobre 2000. Des anciens de l'AGEK se retrouvent néanmoins à la tête de secteurs. Sur Hu Nim pendant la guerre, Kiernan, How Pol Pot..., p.328. D'après K. M. Quinn, ceux qui étaient actifs au sein de l'A.A.K.C. étaient Khieu Samphan, Hou Yuon (trésorier), Hu Nim (vice-président), Van Piny et Khieu Ponnary, (The Origins …, 1982, pp.23, 45). Suong Sikœun pense qu'il faudrait peut-être y ajouter Chau Seng ce que Charles Meyer rejette.

[37] Synthèse des confessions de Toch Phoeun alias Phin, par Steve Heder.